M. Lacaud devint de toutes les couleurs, et resta un moment comme interdit, tandis que derrière lui les gens se riaient tout doucement, car on le craignait, mais on ne l'aimait pas. Puis coup sec, il rentra chez lui, comme s'il allait faire son procès-verbal.

Quand nous sortîmes de la chambre où on votait, quelques-uns de ceux qui étaient présents vinrent taper dans la main de mon oncle, comme pour lui faire compliment, n'osant rien dire par prudence, mais contents au fond qu'il eût rabroué cet insolent parvenu.

Le dépouillement acheva de tomber notre pauvre maire. Il s'attendait à trois: Non, ceux du Frau, mais il s'en trouva sept. Sur cent quarante électeurs, ça n'était rien, mais pour lui c'était beaucoup, car il se vantait à la Préfecture que sa commune était une commune modèle, toute dévouée à l'Empereur, et voici qu'elle se gâtait, car, s'il y avait sept électeurs ayant le courage de voter: Non, il fallait compter qu'il y en avait beaucoup d'autres derrière, moins hardis que ceux-là, mais prêts à les suivre à la moindre secousse. Parlant de ça le soir après souper, nous cherchions quels pouvaient être ces quatre de renfort, et nous trouvions que ça devait être Pierrichou de chez Mespoulède, dont le fils avait été tué au Mexique; puis le vieux Roumy qui y avait perdu un des siens mort de la fièvre jaune, et après, Mazi Chaminade, que M. Lacaud avait fait exproprier d'une chènevière, pour le tracé d'un chemin vicinal passant devant sa métairie de la Villoque, et qui n'avait pas été payé assez, pour le tort qu'on lui avait fait. Pour le quatrième nous ne savions: je me pensais en moi-même que ça pourrait bien être M. Malaroche, mais je n'en dis rien.

Le temps passait tout doucement, et les gens bonifaces attendaient en patience les grandes choses que devait faire l'Empereur, lorsqu'un jour, étant au marché d'Excideuil, j'entendis parler que nous allions avoir la guerre avec la Prusse. Pourquoi? celui qui le disait n'en savait trop rien; mais M. Vigier qui se trouva sur mon chemin me dit que c'était parce que le roi de Prusse voulait mettre un de ses parents pour roi en Espagne, et que ça ne plaisait pas à l'Empereur.

—Ma foi, que je lui dis, ce n'est pas la peine de faire la guerre pour ça. Les Espagnols ne sont pas gens à se laisser brider, ainsi tout tranquillement, par un roi étranger: il n'en aura pas pour six mois. Si les Prussiens veulent le soutenir, il leur faudra envoyer des armées, et il en restera plus de quatre; c'est une guerre comme ça qui a perdu Napoléon. Au lieu de chercher à l'empêcher, on devrait pousser les Prussiens dans ce traquenard.

M. Vigier se rit un peu et me dit: C'est que vous n'entendez rien à la politique, mon pauvre Nogaret. Avec tout ça, si nous avons la guerre, ça ne fera pas marcher les affaires: allons adieu, bonjour chez vous.

Tout le monde sait comment la guerre commença, par cette prétendue bataille où le petit Badinguet ramassait des balles prussiennes; on l'affichait partout, et les partisans de l'Empire se carraient de cette affaire, et disaient que nous serions bientôt à Berlin. Tout le monde aussi sait comment elle continua. Les journaux du gouvernement avaient beau mentir et tâcher de cacher la vérité, on la savait tout de même, car il ne manquait pas de gens chez nous qui avaient leurs garçons à l'armée, et leurs lettres ne disaient rien de bon. D'ailleurs, ce qui le prouvait, c'est que les Prussiens avançaient en France.

En ce temps-là, les foires et les marchés, ce n'était rien; les gens n'y venaient guère plus, car les affaires étaient comme mortes. Ceux qui y venaient, les trois quarts, c'étaient des pauvres gens, qui avaient des enfants à l'armée et voulaient tâcher d'avoir des nouvelles. Mais les nouvelles étaient mauvaises toujours, et ils s'en retournaient tout tristes, et portaient ça dans leurs villages. L'inquiétude se propageait de maison en maison dans les campagnes, et les imaginations travaillaient. Les malheurs particuliers de ceux-ci et de ceux-là, dont les fils avaient été tués, et il n'en manquait pas, touchaient un peu tout le monde, car il n'y avait guère de familles qui ne fussent exposées à apprendre un pareil malheur. Et puis, beaucoup de gens chez nous ne savaient pas seulement le nom de la géographie, tant s'en fallait qu'ils sussent ce que c'était que la chose, en sorte qu'à force d'entendre dire: les Prussiens sont entrés ici, là; à tel endroit ils ont réquisitionné le blé, les bestiaux; à tel autre ils ont emmené le maire, ils ont fusillé deux habitants; à force donc d'entendre dire ça, bien des paysans se figuraient qu'ils étaient tout proches. Aussi, tous les étrangers qui passaient par le pays, on les prenait pour des espions, surtout s'ils avaient la barbe rousse, et on les arrêtait quelquefois. C'était bête à en rire, si ça n'avait pas été si triste en même temps.

Dans les premiers jours de septembre, notre aîné s'en fut à Excideuil, chercher pour faire prendre pour les vers à notre petit Bertry qui était un peu fatigué. Le soir, il était neuf heures qu'il n'était pas revenu. Sa mère commençait à s'inquiéter, et nous nous demandions pourquoi il n'était pas rentré, lorsque tout à coup nous entendîmes le pas de la jument qui s'arrêta devant la porte de l'écurie. Un moment après le drole entra et tout de suite je connus à sa figure qu'il y avait quelque chose de nouveau qui n'allait pas.

Sans attendre nos questions, il nous dit tout triste: