A propos de ce patois, il me faut dire que ce soir-là, comme toujours, les deux amis employaient souvent notre langage paysan. C'était une coutume générale alors, même dans la bonne bourgeoisie, de parler le patois, et d'en faire entrer des mots et même des phrases dans les parlements faits en français. De là, ces locutions patoises, ces tournures de phrases translatées de périgordin en français dont nous avons l'accoutumance. J'en devrais parler au passé, car, si autrefois, chacun tenait à gloire de parler familièrement notre vieux patois, combien de Périgordins l'ignorent aujourd'hui! Cette coutume a disparu avec les bonnes coiffes à barbes, de nos grand'mères, avec nos vieilles mœurs simples et fortes, notre amour des coteaux pierreux, et ces habitudes de vie rustique, qui avaient fait cette race robuste et vaillante, dont Beaupuy, Daumesnil et Bugeaud sont des types remarquables. Aujourd'hui, on voit des Périgordins qui n'aiment pas l'ail, et ne savent pas le patois!

Mais il n'y a plus que quelques vieilles badernes comme moi qui regrettent ces choses.

Ce petit écart de mon récit, expliquera pourquoi j'emploie, en écrivant en français, des expressions qui ne sont pas françaises, et pourquoi je donne à des mots français leur signifiance patoise. Les anciens me comprendront tout de même, et ceux qui n'ont pas tout à fait oublié les coutumes du pays; les autres, non, mais je n'y puis rien. C'est que je ne suis pas un savant, il s'en faut de plus de cent empans. Je ne suis pas allé au collège, à mon grand regret, car tout enfant, j'avais bonne envie d'apprendre, mais mes parents n'avaient pas le moyen. Lorsque je voyais passer, allant en promenade, les collégiens d'alors, avec leur habit bleu de roi à boutons dorés, et leur chapeau haut de forme, ce n'était pas cet habillement dans lequel j'aurais été mal à l'aise que j'enviais; mais les facilités qu'ils avaient de s'instruire. Le latin surtout; oh! que j'aurais voulu l'apprendre. J'avais trouvé une vieille histoire romaine, et j'aurais aimé lire dans leur langue, les historiens de cette Rome antique que je trouvais si grande.

Depuis, j'ai attrapé quelques bribes de çà de là, mais rien qui vaille la peine d'en parler. Le fonds manque du tout; aussi je conviens qu'il m'est impossible d'écrire autrement que j'ai parlé depuis quarante ans que je suis revenu au Frau. Que l'on m'excuse donc si je patoise en français, et si je francise en patois.

Tant que j'y suis, il faut que j'explique une autre affaire. Si on trouve quelquefois, par-ci, par-là, des F et des B, il ne faut pas s'en étonner. Nous autres paysans nous lâchons un: foutre, ou un: bougre, assez facilement, de manière que si on n'en avait pas rencontré on aurait trouvé ça bien étonnant de ma part. D'ailleurs, voyons, on entend de ces paroles tous les jours, sans s'en fâcher, et que ça entre dans l'entendement par les yeux ou par les oreilles, c'est kif-kif, comme disait mon oncle. Et puis enfin, c'est sans malice que nous nous servons de ces mots-là, mais tout bonnement pour orner un peu notre langage et lui donner du nerf.

Pour en revenir à la géante, à bien dire la vérité, elle n'avait pas tant de chaînes et de colliers et de dentelles que sur le tableau, mais, au demeurant, l'enseigne ne trompait point. Ce n'était pas une de ces grandes créatures, de ces colosses de femmes aux allures de grenadier, aux traits homasses, avec des moustaches. Non, c'était comme le disait le tableau une fille de quinze ans à peu près, de six pieds de haut, bien faite, avec une jolie figure fraîche et un sourire tout jeune, qui contrastait fort avec ses formes très accusées.

Je ressentis, à la vue de cette belle créature, je ne sais quel sentiment encore inconnu. Il me semblait que j'aurais eu du plaisir à me coucher à ses pieds, à la regarder toujours, à dormir près d'elle comme un enfant près de sa mère.

M. Masfrangeas, dans ce temps, faisait quelques questions au jeune phénomène, qui répondait très bien avec une voix douce qui augmentait le plaisir que j'avais de la voir. Elle montra de très près ses bras superbes et les fit tâter aux gens qui étaient là; puis relevant honnêtement sa robe jusqu'au-dessous du genou, elle offrit un mollet magnifique à leur admiration: voyez, Messieurs, il n'y a rien de postiche, vous pouvez vous en assurer. M. Masfrangeas s'en assura assez longtemps, et quelques autres après lui; mais lorsque poussé, je ne sais par quel sentiment, je voulus vérifier à mon tour, elle laissa retomber sa robe, et me dit en se riant: vous êtes trop jeune mon petit ami!

J'étais timide d'habitude, mais ce soir-là, j'avais bu un peu plus que de coutume, et je répartis:

—Trop jeune! mais j'ai seize ans, un an de plus que vous!