Quand je fus le trouver pour savoir le motif de ce renvoi, il fit le cafard, me raconta les choses tout du long, avec des exclamations dévotes, et fit d'un enfantillage une grosse malice pleine de mépris pour la sainte religion.
—Et les deux autres qui n'ont pas jeté la médaille dans l'encre, lui dis-je, pourquoi les avez-vous renvoyés?
—Ils l'ont méprisée en la laissant sur la table, me répondit-il.
Et il continua, enfilant un tas de raisonnements de cagot, sur le mauvais exemple, sur les brebis galeuses qui gâtaient tout le troupeau, sur la nécessité de séparer le bon grain de l'ivraie, est-ce que je sais tant.
J'écoutai cet imbécile un moment, le regardant en face, sans pouvoir jamais rencontrer ses yeux fixés sur mes boutons de gilet; enfin, impatienté, je lui tournai le dos en lui disant:
—Vous êtes un rude coyon!
Le jeudi d'après j'allai à Excideuil, trouver M. Masfrangeas, qui me fit une lettre pour le préfet, et, quoique ce préfet fût un grand ami des curés, il vit que notre régent était un pauvre sot; aussi, huit jours après, mes enfants étaient rentrés en classe.
Ces moines ou du moins l'un d'eux furent encore la cause d'une autre affaire, qui fut le changement du curé Crubillou. D'après ce que j'en ai dit, on doit bien penser qu'il n'était guère aimé chez nous. Et ça n'était pas seulement les paysans, la jeunesse qui ne l'aimaient pas, c'était tout le monde, jeunes et vieux, riches et pauvres: il avait trouvé moyen de se faire mal vouloir de tout le monde, à l'exception de M. Lacaud et d'une vieille demoiselle dont il pensait hériter. Les nobles avaient bien parlé de lui à l'évêché, à ce qu'il paraît, et avaient remontré qu'au lieu de ramener les gens à l'église, il les en chassait plutôt, tant il était dur et méchant, ce qui faisait du tort à la religion. Ces messieurs-là, c'était des gens bien dévots, bien amis des curés, bien zélés pour la religion, mais au bout du compte, ça n'était que des civils, et on sait qu'un curé vaut dix civils, même nobles, pour tous ces messieurs prêtres. Et puis les gros bonnets sont là, comme ailleurs, ils n'aiment pas qu'on se mêle de leurs affaires, ni qu'on leur fasse voir comment ils doivent agir. Ce fut ça, ou autre chose, mais toujours est-il que Crubillou resta malgré tout.
Mais, par exemple, quand le père Barnabé s'en mêla, ça ne fit pas un pli.
Ce gros moine aimait à se bien nourrir, à bien boire, à bien manger; il lui fallait la quantité et la qualité. Il disait qu'il mangeait assez de carottes, au couvent, pour accepter tout ce qu'on lui donnait en voyage, même des truffes. Il était surtout difficile pour l'eau-de-vie; la nouvelle, sentant l'alambic, ne lui allait pas; aussi, les curés des paroisses où il allait, connaissant son goût, avaient soin d'en avoir de bonne, à seule fin de se tenir bien avec lui, car avec ses manières communes, il était assez influent. C'était bien une dépense, car une bouteille ne lui faisait que deux jours, et encore; mais pour le contenter, les curés ne regardaient pas trop à ça. Et puis, il y avait des paroissiens généreux qui, ayant de fine eau-de-vie, faisaient, à cette occasion, cadeau de quelques bouteilles à leur curé.