Et il me remerciait avec un bon sourire, le digne homme, tout heureux de faire du bien.

Moi, que voulez-vous que je vous dise, j'aime tous les braves gens, qu'ils soient enfants d'Abraham, de Mahomet, papistes, ou bien tout de ceux de la Vache à Colas.


XI

A mesure qu'on prend de l'âge, on change de soucis. Ceux du père ne sont plus ceux du jeune homme; c'est à ses enfants qu'ils se rapportent. Aussi, je me demandais ce qu'allait faire Bernard, car il finissait cette année-là d'étudier à Excideuil. Mais lui, ne fut pas bien embarrassé, car en revenant il se mit à travailler au moulin et dans les terres, comme son aîné. Nous fûmes un peu étonnés de ça; mais il nous dit que ce qu'il en faisait c'était pour avoir l'habitude du travail et le connaître, mais que d'ailleurs il voulait faire autre chose à l'occasion. En effet, quelque temps après, il alla trouver M. Vigier qui l'employa pour des arpentages, pour lever des plans, planter des bornes et faire des partages. Petit à petit il se fit connaître dans cette partie-là, sans nous quitter.

Les autres droles étaient encore jeunes, puisque celui qui venait après Bernard n'avait que treize ans, et il n'y avait, pas encore lieu d'avoir des soucis pour eux. Mais la Nancette avait ses vingt ans, et ce n'est pas pour dire, mais c'était la plus fière drole du pays; belle femme et jolie, comme était sa mère à son âge, et comme elle bonne et sage. Quelquefois en la regardant je me disais qu'il faudrait bientôt penser à la marier; mais nous ne lui connaissions aucune idée pour personne, ni encore aucun garçon ne lui avait parlé, ni n'était venu chez nous, et comme on dit, pour se marier il faut être deux.

Nous étions pour lors en 1873, et c'est cette année-là, qu'on planta la statue de Daumesnil, à Périgueux.

Le jour fixé, c'était le 28 septembre, et nous fûmes tous trois, mon oncle, mon aîné et moi, pour voir ça. Quoique je ne sois pas curieux des fêtes et que je haïsse les foules, j'étais content de voir faire cet honneur à un vaillant soldat patriote, comme il nous en aurait fallu à Metz et ailleurs en 1870. Ça faisait du bien de penser au défenseur de Vincennes, depuis le temps que nous étions poignés par la trahison de l'autre.

Ce fut un des premiers jours du réveil du pays. Il semblait que le brave à la jambe de bois, du haut de son piédestal, soufflât sur sa ville natale de mâles pensées, et criât à ses citoyens: Debout! et haut les cœurs!

Je ne dirai pas la fête, ni qui fit des discours, ni ce qu'on dit, ni ceux qui étaient sur l'estrade; je n'y fis guère attention, et puis j'étais un peu loin. Mais de ce rassemblement d'hommes venus de toutes les parties du Périgord, paysans, ouvriers, artisans, messieurs, qui, sans se connaître, fraternisaient ensemble, se dégageait la pensée d'une France républicaine qui nous consolait et nous faisait espérer des jours meilleurs.