—Je ne savais pas tout ça, qu'il me répondit, et je comprends que vous me répondiez comme vous le faites. Mais dites-moi, est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux éteindre ces haines de famille en pardonnant le passé? Autant mon père vous a voulu de mal, autant moi je vous voudrais du bien: laissez-moi essayer près de mon père, et, de votre côté, ne m'ôtez pas tout espoir.
—Ecoutez, lui répondis-je, vous me faites l'effet d'un brave garçon, et il m'en coûte de vous le dire, mais ces haines dont nous parlons ne peuvent s'éteindre qu'avec ceux qui les gardent envieillies au dedans d'eux, depuis trente et quarante ans. Il ne vous faut plus penser à ça: ni du côté de votre père, ni du nôtre, vous n'auriez jamais de consentement. Si votre idée n'est pas un caprice,—là, il secoua la tête,—vous en serez peut-être malheureux pendant quelque temps; mais qu'y faire? d'autres l'ont été qui ne l'avaient pas mérité plus que vous; ainsi, il faut vous faire une raison. Allons, adieu, et si j'ai un conseil à vous donner, ne parlez pas de ça à votre père; ce serait inutile d'abord, et ensuite ça pourrait vous mettre mal avec lui.
Le soir, je contai tout à mon oncle et à ma femme, et je leur dis que ce jeune homme avait l'air d'être un peu tête légère, mais pas méchant.
—Il est bâtard, alors, dit mon oncle, ça n'est pas un Lacaud.
Mais ma femme répondit qu'il tenait de sa mère, qui était une bonne femme.
—C'est vrai, répartit mon oncle, aussi a-t-elle été malheureuse avec cet homme-là, tant qu'elle a vécu.
Et nous fûmes quelque temps sans entendre parler du fils Lacaud.
Environ un mois après cette affaire, étant au moulin à picher une meule, j'entendis la voix d'Hélie qui s'exclamait dehors, et une autre voix qui lui répondait tranquillement. C'était un de nos voisins de bien, qui venait faire moudre un sac de blé. Je fus tout étonné en le voyant, car c'était un jeune homme qui demeurait à Paris, où il était avocat, et je ne comprenais pas comment il se trouvait là en gros souliers, venant faire moudre. Moi, je ne le connaissais guère, car, durant ses études, il n'était jamais au pays qu'aux vacances, et je ne l'avais vu que trois ou quatre fois, dont l'année dernière, il y avait un an, à l'enterrement de son père. Mais Hélie le connaissait bien, car ils étaient aux mobiles dans la même compagnie, et, ainsi qu'il est de coutume entre soldats, ils se tutoyaient. Il connut bien que nous étions surpris de le voir là, au moulin, et comme Hélie lui demandait si son domestique était malade, il répondit que non, mais que, demeurant dans son bien maintenant, et n'ayant pour l'heure rien à faire, il était venu faire moudre, son domestique étant occupé ailleurs.
Nous n'en demandâmes pas plus long, bien entendu, et après avoir déchargé le sac et mis la jument à l'écurie, Hélie le convia de faire collation, ce qu'il voulut bien.
Quand nous fûmes là-haut, ma femme mit une touaille sur le bout de la table, tandis que Nancette allait quérir un fromage et des noix. Tout en cassant la croûte, il nous demanda des renseignements sur des ouvrages de terre, et comment il fallait faire telle ou telle chose, et le prix des ouvriers, et d'autres choses comme ça. Je lui dis tout ce qu'il me demanda sans le questionner; mais comme Hélie était assez libre avec lui, eux ayant vu bien des misères ensemble, joint à ça que la jeunesse est curieuse, il lui demanda: