On ne travaille pas chez nous dans les jours de carnaval; on ne pense qu'à se réjouir à table, à deviser, et à se promener entre les repas. C'est des jours sacrés, personne ne vient vous ennuyer d'affaires, chacun est chez soi en famille, et tout le monde chôme. Il y en a qui nous prennent, nous autres Périgordins, pour des gourmands parce que nous festoyons largement en temps de carnaval, mais ce sont des coyons qui ne comprennent rien à nos usages. Le carnaval, c'est la fête de la famille; c'est le moment où les enfants dispersés çà et là, par les nécessités de la vie, reviennent à la maison paternelle; ceux qui sont mariés, viennent avec leur femme et leurs petits droles, et les vieux sont tout contents et tout ragaillardis de voir cette jeunesse qui leur rappelle la leur. Il n'y a qu'à voir les voitures publiques dans ces jours-là; elles sont bondées de gens qui reviennent au pays, et il y en a jusqu'en haut sur les malles. Dans les petits chemins, on trouve des jardinières, des petites charrettes, attelées d'une jument, ou d'une mule, ou même d'une quite bourrique, pleine de gens qui se rendent à la maison d'où ils sont sortis, pour voir leurs vieux et manger avec eux. Et tout ce monde qui se rencontre et se croise, se crie: bon carnaval! bon carnaval!
Et le soir, quand la porte est close, tandis qu'il fait froid dehors, autour de la table couverte d'une touaille bien blanche, et encombrée de plats et de bouteilles, toute la famille s'asseoit, et la vieille grand'mère tient sur ses genoux le dernier né de ses petits-enfants. Tout le monde oublie, ce jour-là, ses soucis, ses misères, et se rappelle les choses d'autrefois, le temps où on ne s'inquiétait de rien, comme font maintenant les enfants qui ne pensent qu'à se bourrer, surtout ceux qui ne mangent de viande que ce jour de l'année, les pauvres. C'est qu'on a fait de la dépense pour ce jour-là: le père est allé la veille acheter de la chair; du bœuf, de la velle, du porc, et il en a porté un plein bissac. La mère, de son côté, a tué des poulets, quelque canard, ou un piot si on est aisé, et on fête toutes ces victuailles en buvant de bons coups et en se réjouissant de manger ensemble de si bonnes choses. Mais ce n'est pas tout: pour la desserte, elle a pétri de ses mains, de ces bonnes grosses pâtisseries campagnardes, où il y a, sous un grillage de bandes de pâte, des pommes, des prunes; qu'on coupe en coin et qu'on mange en trinquant joyeusement.
Et puis quand on a soupé, il va quelques bouteilles de riquiqui, d'eau-de-noix, de goutte, et on trinque encore. C'est alors que les enfants vont se masquer et se déguiser, et s'amusent entre eux, et viennent se faire voir avec la figure toute charbonnée ou un mouchoir dessus. Et c'est alors aussi que l'on chante quelque ancienne chanson patoise, ou une vieille chanson française joyeuse, qui célèbre le vin; ce vin qui rajeunit les vieux et les fait chanter comme les jeunes.
Le carnaval, c'est la fête de la famille rassemblée autour de l'aïeul, de la mère; c'est la communion de tous, à la même table, dans un même esprit de paix et d'amitié familiales; et c'est pourquoi, ceux qui se sont privés des joies de la famille, ont eu beau chercher à le faire perdre, sous prétexte que c'est une fête païenne, ils n'y ont rien fait, et ils ont beau crier encore, ils n'y feront rien: le carnaval c'est la fête de la famille.
Quelquefois à cette table, il y a un étranger; mais cet étranger c'est un ami, sans femme, sans enfants, sans famille, qui serait réduit à faire le carnaval tristement tout seul, et alors on l'invite comme nous faisions tous les ans du pauvre défunt Lajarthe, et la présence de cet étranger à cette table achève de la sanctifier mieux que toutes les bénédictions, parce qu'il y est assis en vertu de la fraternité des hommes.
C'est bien vrai que maintenant le carnaval n'est plus ce qu'il était autrefois; on n'est plus si content, on rit et on chante moins: les vieux sont plus sérieux et les jeunes sont moins fous. C'est qu'il y a deux choses qui nous poignent: les départements du Rhin et celui de la Moselle aux mains des Prussiens, et nos pauvres vignes mortes.
Cette année de 1874, vu la présence de Fournier, le carnaval fut assez gai; les amoureux ça met de la joie dans une maison, et si on ne rit pas aux éclats follement, on rit tout de même un peu: que voulez-vous, l'homme a besoin de ça quelquefois.
Mais ce qui fut ennuyeux, c'est que, lorsque le fils Lacaud sut ce mariage, il devint jaloux de Fournier, et pas un peu. Partout, il ne décessait de mal parler de lui, disant que c'était un mauvais avocat sans pratiques, qui n'avait pas réussi à cause de sa bêtise: qu'il s'était amusé beaucoup à Paris et y avait mangé une grande partie de sa fortune avec les filles; qu'il était joueur autant que débauché, et un tas d'affaires comme ça. Fournier était un garçon bien droit, bien franc, mais il n'était pas des plus patients. Lorsque ces histoires lui revinrent, il se mit très fort en colère, et dit qu'il frotterait les oreilles de Lacaud. Ils se connaissaient bien, ayant été au collège ensemble, mais ils n'avaient jamais été bons amis, de manière que je craignais que de cette jalousie il n'en vînt de méchantes affaires: quand on ne s'aime pas déjà, il n'en faut pas tant pour que ça tourne mal. Et en effet, tout ça finit par un bon coup d'épée que mon gendre futur ajusta à l'autre.
Heureusement la blessure saigna assez, et avec les soins du médecin, Lacaud en fut quitte pour rester un mois sur l'échine. Mais de cette affaire, aussitôt qu'il fut guéri, son père l'envoya à Périgueux, où il s'amouracha d'une grande bringue de fille, et nous en fûmes débarrassés.
Le lendemain, Fournier vint à la maison comme si de rien n'était, et Nancette ne sut cette bataille qu'après son mariage. Mais nous autres, qui étions en bas lors de sa venue, nous lui serrâmes la main plus fort que de coutume, et mon oncle lui dit:—Vous aviez affaire à une méchante bête, mais vous vous en êtes crânement tiré. Et là-dessus, il fit comme les vieux, il se mit à raconter un duel au sabre qu'il avait eu étant aux chasseurs d'Afrique. Fournier, à qui il tardait de monter à la maison, l'écoutait pourtant par honnêteté, mais ça lui coûtait et pour aller plus vite, il aidait mon oncle à conter son affaire.