Les montures bien soignées, marchent d'un bon pas, et le chemin se fait. Voici Trélissac et la maison de M. Magne, bien petite et simple à côté du château d'aujourd'hui. Puis c'est le petit castel de Trigonant et Antonne, et au-delà de l'Isle, Escoire avec sa façade blanche et le pont nouvellement fini. C'est près de là, à la rencontre de l'Haut-Vézère et de l'Isle, qu'était la villa de Boulogne dont parlent nos anciens.
Quel beau pays, et quel plaisir de voyager ainsi. Nos bêtes s'en allaient tranquillement; mon oncle devisait de choses et d'autres, et moi je l'écoutais comme un oracle. En passant le long du parc des Bories que ce vieux original de marquis de Saint-Astier vient de donner, avec le château et la terre, au petit-fils de Louis-Philippe, qui en avait bien besoin, le pauvre homme! l'oncle coupa une branche pour émoucher sa mule que les taons tracassaient. Le temps était beau, le soleil chaud déjà, mais l'air frais, et un bon petit vent mouvait les blés dans la plaine comme les vagues d'un lac.
Au beau milieu d'une terre, sans jardin ni arbres autour, voici une grande maison isolée. Les contrevents sont fermés et à moitié pourris. Les ardoises sont pleines de mousse, les murs sont noirs et sales.
—Voilà la maison du Diable! dis-je.
Mon oncle se mit à rire, et me raconta qu'on avait été obligé d'abandonner cette maison, parce qu'il y revenait. Des fantômes, sur le coup de minuit, descendaient les escaliers avec des bruits de chaînes. Il y avait pourtant des gens crânes qui avaient essayé d'y habiter. Le dernier, c'était un capitaine en retraite qui n'avait peur de rien, comme un homme qui avait sauvé sa peau de la retraite de Russie. Il s'était fait arranger une chambre, et la première nuit, s'était enfermé tout seul dans la maison. En se couchant, il avait mis ses pistolets sur une table à côté de son lit, et son sabre sous son traversin. Comme c'était un crâne homme, je l'ai dit, il s'endormit tranquillement en attendant les revenants.
A minuit, il est réveillé par un pas lourd qui marchait dans le grenier. Il allume sa chandelle, se lève, boucle son sabre autour de lui, prend le chandelier d'une main, un pistolet de l'autre, et ouvre la porte de la chambre, pendant que le revenant descendait l'escalier avec un grand bruit de chaînes. Tandis qu'il est là, le vent lui éteint sa chandelle; il la pose à terre, tire son sabre et s'avance sur le palier tout noir. Ça descendait toujours, lentement, et le capitaine attendait au débouché de l'escalier. Tout d'un coup il s'en va voir quelque chose de blanc comme un mort dans son drap, qui était là. Il lâche son coup de pistolet, et tombe à coups de sabre sur le revenant. Après avoir bien bataillé il ne vit plus rien, il n'entendit plus rien et fut se recoucher. Le lendemain matin, il trouva que sa balle avait fait un trou dans le mur et que la boiserie de l'escalier était hachée de coups de sabre.
De cette affaire il en eut assez. Des hommes en chair et en os, il n'en avait point peur; mais que faire contre des fantômes sur lesquels les balles et la lame d'un sabre ne font rien?
Entendre ça, en plein soleil, raconté par mon oncle qui n'y croyait pas et riait des revenants, ça n'était rien; mais quand c'était Gustou, notre garçon du moulin, qui racontait ça les soirs d'hiver, avec des triboulements dans la voix, tandis que le vent soufflait dans la haute cheminée, j'avais grand'peur.
A Laurière, nous laissons le chemin de Cubjac, et nous dépassons Sarliac et La Bonnetie. Sur la route, on connaissait mon oncle et les gens nous envoyaient leur: à Dieu sois! Sur la porte des auberges, ceux qui revenaient, comme nous, de la Saint-Mémoire, et qui s'étaient arrêtés pour boire un coup, sortaient pour voir qui c'était.
A la forge de Saint-Vincent, un grand diable tout noir sortit et dit à mon oncle: