Pour son petit-fils, M. Silain, il n'avait d'autre état que de chasser, et de mener une vie très active en ne faisant rien. Un noble de ses voisins, lui faisait passer des paquets de gazettes, mais il s'endormait en les lisant. A l'égard des livres, il ne les supportait que dans un cabinet de lecture de Périgueux, où il faisait quelquefois de longues pauses. Même encore, les mauvaises langues disaient que ce n'était pas pour les livres qu'il y allait, mais pour la dame du cabinet, jolie blonde devant laquelle les officiers passaient en retroussant leurs moustaches.
Que ce soit vrai ou non, M. Silain était alors dans son cabinet en train de mettre ses bottes.
—Ha! dit-il, te voilà, futur scribe! en attendant que tu grattes le papier de ce gueux de Philippe, tu vas m'aider à coupler les chiens; prends les couples, moi je prends mon fouet.
Les chiens hurlaient au chenil, sentant le départ. Une fois couplés, à la réserve d'un vieux sage chien, M. Silain les laissa aller de la cour du chenil dans la grande cour. Après ça il mit son fouet dans sa botte, détacha sa jument, l'enfourcha et partit pour la forêt de Lammary.
Où était donc la demoiselle Ponsie? Je ne l'avais pas vue. Ayant regardé dans le salon à manger, où elle se tenait d'habitude, puis dans le jardin, et ne la trouvant pas, je revins à la cuisine. A ma question, la grande Mïette répondit:
—Ah! la demoiselle est allée au bourg voir la nièce de M. le Curé.
Je redescendis au Frau tout déferré.
Le lendemain je la trouvai, mais il me sembla qu'elle était moins gaie que d'habitude. Presque toute l'après-dîner, elle se tint dans la petite cour à raccommoder du linge. Elle était assise sur une chaise, le long du mur, et appuyait ses pieds sur une autre chaise où était son linge. Sa fine tête et ses beaux cheveux, baignés de lumière, se détachaient en clair sur le vieux mur décrépi et tout écaillé. Qu'elle était jolie ainsi! Je dis toujours la même chose, mais c'est que de toutes les manières, je la trouvais belle. Je restai longtemps immobile à la regarder, répondant à ses questions, mais ne me souciant de rien, si ce n'est de jouir de sa présence.
Elle sentait mes regards attachés sur elle; c'était sans aucune mauvaise idée, je la regardais et l'admirais naïvement, mais cela la gênait sans doute, car elle me dit de lui lire quelque chose.
Je m'en fus dans le cabinet de M. Silain, et j'y pris un livre; c'était La Nouvelle Héloïse.