III

Ici commence pour moi une vie nouvelle, toute simple, toute unie, réglée par le soleil, les saisons, les époques des travaux de la campagne, le cours naturel des choses, c'est-à-dire une bonne vie paysanne, la meilleure, à mon avis, et la plus saine de toutes pour le corps et l'esprit.

Je ne trouvai pas de grands changements dans le pays; la Révolution n'avait fait que le toucher un peu, sans le bouleverser. Le maire était changé; à la place de M. Lacaud, gros bourgeois orgueilleux, qui restait l'hiver à Périgueux, on avait nommé Migot, son adjoint, sur les conseils de mon oncle qui voulait le gagner à la République, en quoi il avait du tout réussi, car Migot, qui, auparavant, ne voyait et ne parlait que d'après M. Lacaud, un philippiste enragé qui ne jaugeait les hommes que sur leur avoir, était devenu un bon républicain: il n'avait fallu pour ça qu'une écharpe à franges d'or. Les hommes sont ainsi, beaucoup du moins, le meilleur gouvernement est celui où ils sont quelque chose. Mon oncle était conseiller, tout bonnement; il aurait pu être adjoint et même maire, mais il disait qu'il fallait laisser les places à ceux qui en avaient besoin pour s'attacher à la République. Avec ça, Migot, content d'être maire, ne faisait rien que d'après ses conseils.

La garde nationale avait été aussi mise sur pied dans la commune, et comme de juste, les gens, bêtes ainsi que toujours, avaient nommé M. de Puygolfier pour la commander. De cette affaire, il en avait vendu un taillis pour se faire habiller et équiper. Mais si le capitaine était tout flambant neuf, les gardes nationaux ne brillaient pas par la tenue. Deux ou trois sergents ou caporaux s'étaient fait faire des blouses d'uniforme à Excideuil; mais les autres venaient comme ils étaient: en sans-culotte, en blouse; les uns avec des souliers, les autres avec des sabots. Et quels fusils! A cette époque, la loi sur la chasse n'avait pas encore fait disparaître toutes les vieilles patraques qu'il y avait dans les campagnes, et les gardes nationaux venaient faire l'exercice avec. C'étaient des fusils à pierre bien entendu, et à un coup le plus souvent, dont les crosses quelquefois cassées, étaient raccommodées avec des bandes de fer posées par le maréchal, et dont le canon était maintenu par un fil de fer, lorsque la grenadière était perdue. Les bretelles étaient faites presque toutes avec des lisières de drap; ceux qui en avaient de cuir étaient comme des aristocrates, et les autres les enviaient.

On avait planté aussi un arbre de la Liberté, avec la garde nationale sous les armes et en présence de quasi toute la commune. M. Silain était là, à la tête de ses hommes, car dans le commencement, il ne disait trop rien, au contraire; il approuvait beaucoup ceux qui avaient chassé l'usurpateur, comme il disait, et il ajoutait que la République valait bien mieux que Philippe: plus tard, il les mit dans le même sac.

L'arbre fut donné par mon oncle, et transporté de notre pré jusqu'au bourg par une vingtaine de jeunes gens qui marchaient au pas, en chantant la Marseillaise. On le planta en grande cérémonie sur la petite place en face de l'église, et lorsque la terre fut bien tassée autour et que laissé à lui-même il commença à se balancer doucement au vent, il fut salué par la décharge de tous les fusils des gardes nationaux qui partaient les uns après les autres: ça fit une belle pétarade à ce qu'il paraît. Après ça, le curé Pinot en surplis, suivi de Jeandillou, son marguillier, qui portait un seau à l'eau bénite, fit un discours où il dit que l'Eglise pouvait avoir des préférences en fait de gouvernement, mais qu'elle n'en repoussait aucun, et vivrait en paix avec la République, pourvu que celle-ci respectât ses privilèges, révoquât quelques mesures prises par le gouvernement de Juillet, et remit les choses comme avant. Oh! il ne demandait pas qu'on en revînt au temps de l'ancien régime, il savait bien que les ordres ne pouvaient être rétablis, mais en fait, le clergé devaient être le premier dans l'Etat, comme sous la Restauration, et il fallait que la République fît de bonnes lois pour faire respecter la religion.

Ceux qui comprenaient, étaient goguenards, mais il n'y en avait guère, car dans notre contrée arriérée, beaucoup n'entendaient pas le français et le curé prêchait ordinairement en patois, à cause de ça.

Son discours fini, le curé Pinot prit le goupillon et fit le tour de l'arbre en marmottant des oremus, et en l'aspergeant d'eau bénite avec un petit coup sec, comme qui dit: Si tu pouvais en crever! Cela fait, il se retira toujours suivi de Jeandillou.

Pendant ce temps les gardes nationaux avaient rechargé leurs fusils, et cette fois bien guidés par leur capitaine, ils firent une seconde salve avec un peu plus d'ensemble. Après ça, on alla vider quelques pintes à l'auberge.