Un jour étant sur le chemin qui passe au pied de Puygolfier, je trouvai Nancy qui portait le mérenda, autrement dit la collation, à ses gens qui travaillaient à la terre de la Guilhaumie. Je n'avais fait que l'apercevoir lors de l'enterrement de ma mère, et je ne lui avais point parlé, ni même fait attention. Comme elle avait changé! Quelle belle fille elle était devenue, et grande! Ce n'est pas ses hardes qui la faisaient valoir; elle n'avait sur le corps qu'un cotillon de droguet et un grand mouchoir à carreaux par-dessus sa chemise; mais elle n'avait pas besoin de beaux habillements. Sa poitrine ferme soulevait la grosse toile et tremblait à chaque coup de talon sur la terre; ses hanches s'arrondissaient bellement sous le droguet, et elle avait la démarche mesurée des femmes bien faites. Elle portait un panier sur la tête, et le tenait d'une main, en sorte que sa chemise découvrait jusqu'au coude, son bras fort un peu hâlé.

Je l'avais toujours tutoyée jusqu'alors, comme on fait aux petites droles, mais ma foi quand je vis cette belle fille, je n'osai plus. Nous parlâmes un peu, et elle continua son chemin, s'excusant sur ce que son père et sa mère devaient l'attendre.

Depuis ce jour, je commençai à penser à elle, et plus j'y pensais, plus je trouvais que dans tout le pays, il n'y avait point de fille qui pût lui être comparée, je ne dis pas seulement de celles de la campagne, mais même à Excideuil, où on voyait pourtant de belles filles. C'était surtout son regard clair et tranquille, et son sourire bon qui me plaisaient tant. On voyait rien qu'à ça, que c'était une fille point coquette ni mauvaise, mais une honnête créature à qui on pouvait se fier.

Dans ce moment, des parents que nous avions devers Brantôme, nous invitèrent à la noce de leur aîné. Mon oncle n'y pouvant aller, m'y envoya. Nous étions parents de vrai, mais éloignés, ne sachant à quel degré, et seulement que nous étions tous des Nogaret, venant du même auteur, qui avait été meunier du moulin des moines de Brantôme. Ces Nogaret qui mariaient leur fils étaient meuniers aussi, et leur moulin était sur la Drone en remontant, au-dessus des Roches. Ce fut une crâne noce, ma foi. Le garçon prenait une fille qui avait du bien, et rien ne fut épargné. Les choses se firent à l'ancienne mode; on fit bombance toute la journée, et les vieux principalement, chantèrent d'anciennes chansons assez gaillardes, sans parler des propos de circonstance, et des histoires salées dont on régala les mariés.

Mais la fille était une bonne grosse drole bien délurée, qui se moquait pas mal de ce qu'on disait; elle ne faisait attention qu'à ce que son mari lui contait à l'oreille en la tenant par la taille. Tandis qu'on était là, à table, elle fit un petit cri tout d'un coup; c'était le contre-nôvi qui lui détachait sa jarretière, un joli ruban rouge qui fut coupé à morceaux et distribué aux garçons de la noce qui le mirent à leur boutonnière.

Le soir on dansa, et les épousés ouvrirent le bal. Puis après, quand la mariée eut dansé avec tous les jeunes gens, tandis que le chabretaïre avait mis les danseurs bien en train, les novis disparurent.

Sur les une heure du matin, on parla de leur porter le tourin ou soupe à l'oignon, mais il fallait les trouver. Après quelques recherches, comme il n'y avait dans les environs que deux ou trois maisons, on les dénicha chez des voisins, où on les avait retirés. Le tourin prêt, toute la jeunesse partit, la chabrette en tête. L'un portait la soupière, l'autre des assiettes, un troisième portait un pichet plein d'eau, le quatrième une de ces anciennes cuvettes ovales à pieds. Un autre venait ensuite avec une serviette sur le bras, et d'autres portaient une bouteille de vin, un verre, deux cuillers, et enfin il y en avait qui ne portaient rien, comme dans la chanson de Marlborough.

Les mariés ne songèrent pas à résister, ils savaient que ça serait inutile, on aurait plutôt enfoncé la porte. Aussi elle était tout bonnement fermée au loquet, et la noce entoura le lit, avec des rires et des chants joyeux. La mariée, en commençant, se cachait bien un peu sous les draps, mais ma foi, elle en prit son parti, et s'assit bravement sur le lit, un peu rouge tout de même. On leur donna à laver tous deux en cérémonie, et quand ils se furent essayé les mains on leur servit à chacun une bonne assiettée de tourin, noir de poivre. Pendant qu'ils mangeaient, les plaisanteries marchaient et elles étaient aussi poivrées que le tourin. Quand ils eurent fini, on présenta au marié un verre plein: il en but la moitié et donna l'autre à sa femme. Après qu'elle eut bu, on remplit le verre de nouveau, et on le présenta à la mariée, qui en but la moitié et passa le reste a son mari. Quand ce fut fait, le contre-nôvi, un beau coq de village, chanta une antique chanson patoise de circonstance, qu'on avait dû chanter à la noce de l'ancien Nogaret, le meunier des moines.

Tout le monde reprenait le refrain en chœur, et chacun s'accompagnait en choquant les assiettes, la bouteille et le verre avec les cuillers ou un couteau; ceux qui ne tenaient rien tapaient dans leurs mains.

La chanson finie, par une signifiance cachée des mystères de la noce, le contre-nôvi cassa le verre où les mariés avaient bu, en le choquant contre la bouteille. Au nombre de morceaux, on leur prédit qu'ils auraient neuf enfants, ce qui les fit éclater de rire, et tout le monde se retira en les engageant à travailler à justifier la prédiction.