Quelque temps après, mon oncle, revenant d'Excideuil, me dit avoir rencontré le notaire de Coulaures, qui lui avait appris que M. Silain cherchait à vendre quelques terres, pour payer un homme auquel il devait mille écus, plus trois ans d'intérêts, et d'autres dettes. Il proposait de nous vendre le pré qu'on appelait le Pré-Vieux, et toutes les terres dites: Terres-de-Lebret, la Chausselie et les Granières. Ça nous allait bien; le pré était sous nos fenêtres, pour ainsi parler, et les terres jouxtaient notre petit bien de la Borderie où étaient les Jardon. Mon oncle avait répondu que pour lui, il n'avait pas d'argent à placer mais qu'il m'en parlerait. Il m'expliqua alors, que, sans compter l'agrément de cette affaire qui nous mettait tout à fait chez nous, nous aurions avec ce pré assez de foin et de regain pour tenir toute l'année une forte paire de bœufs à la Borderie, au lieu d'y avoir de jeunes veaux pour le temps des labours seulement; que les terres, avec celles que nous avions déjà, feraient une bonne métairie de ce petit borderage. La maison était assez grande, il fallait seulement bâtir une grange. Pour faire cette affaire, il n'y avait, une fois d'accord sur le prix, qu'à céder les créances venant de ma mère que j'avais sur des pratiques du notaire. Je ne demandais pas mieux, mais avant tout il fut convenu que nous en parlerions à la demoiselle et que nous ne ferions rien qu'à sa volonté, ne voulant pour rien au monde la contrarier.
Un jour donc que M. Silain avait traversé le moulin, allant à la chasse devers Corgnac, nous montâmes à Puygolfier. Hélas! la pauvre créature, qu'elle dépérissait! ça me tournait l'estomac. Elle nous dit qu'il fallait bien vendre, puisque celui à qui devait son père parlait de le faire exproprier. Tout compte fait, il y avait quatre mille huit cents francs de dettes à payer; et comme M. Silain voulait des terres et du pré sept mille cinq cents francs, il se trouvait qu'il aurait touché deux mille sept cents francs qui auraient été mangés bien vite; elle avait peur de ça, la pauvre, on le voyait bien. Mon oncle lui dit alors qu'il y avait moyen d'arranger autrement les affaires: que nous verserions comptant ce qu'il fallait pour rembourser le prêteur, et que pour le reste, nous payerions cinquante pistoles par chacun an, et en deux pactes, à la Noël et à la Saint-Jean. Par ce moyen tout ne s'envolerait pas à la fois. La demoiselle nous remercia bien de cet arrangement, mais elle craignait que son père ne voulût pas y consentir.
Là-dessus, mon oncle entra en pourparlers avec le notaire, et alla sur les terres pour bien se rendre compte de l'étendue, car pour la qualité nous la connaissions assez. Après avoir bien calculé, il dit au notaire que ça ne valait pas plus de sept mille francs, et que nous donnerions ce prix, aux conditions dont j'ai parlé déjà. M. Silain se débattit bien tant qu'il put; il aurait voulu toucher plus d'argent, et il aurait fait une diminution pour être payé comptant du tout; mais je refusai de faire l'affaire à d'autres conditions, et comme le créancier criait, et qu'il n'y avait pas d'autres voisins à qui ces terres pussent aller, il fut obligé de mettre les pouces. Par ce moyen, on espérait que la demoiselle Ponsie avait devant elle trois ou quatre ans de tranquillité: mais avec M. Silain, on n'était jamais sûr de rien en fait de ces choses-là.
IV
En ce temps-là, sur la fin de l'année 1848, on commençait à parler de l'élection du président de la République, et nous connûmes que Louis-Napoléon serait nommé grandement, si ça allait partout comme chez nous. Nous recevions la Ruche, de Ribérac, qui portait Ledru-Rollin, mais ça ne prenait pas. Mon oncle avait beau faire passer le journal, distribuer des papiers et raisonner nos voisins les paysans comme nous, c'était à rien faire.
Ledru-Rollin, qu'est-ce que c'était? un civil, et puis? Ah! quand on parlait du grand Napoléon qui avait fait massacrer un million d'hommes et ruiné la France, pour en fin de compte, la laisser plus petite que sous la République, à la bonne heure! C'est ainsi que le pauvre peuple ignorant, adore ceux qui le ruinent, qui lui prennent son argent et ses fils, et le saignent à blanc.
Le neveu du grand empereur, par ma foi, c'était bien autre chose que Cavaignac, ou Ledru-Rollin, ou Lamartine!
Et puis, il y avait tant de gens qui cherchaient à tromper le peuple, qu'il était rare de trouver hors des villes ou des gros bourgs, quelqu'un qui osât parler pour un autre que Bonaparte. Les bourgeois effarouchés par la Révolution cherchaient par tous les moyens à reprendre le dessus. Les riches, les nobles, les gros commerçants, les curés, tous ces gens-là criaient sans cesse contre la République; elle ne pouvait durer.
Moi, j'en conviens, j'avais autre chose dans la tête. Plus j'allais, plus je pensais à Nancy. Comment ça se faisait, je n'en sais rien, mais toujours est-il que je me trouvais souvent sur son chemin, soit lorsqu'elle venait à notre fontaine dans la combe, ou qu'elle allait dans les terres, ou bien tout qu'elle faisait sortir ses brebis. Je l'arrêtais, lorsque nous nous rencontrions, et nous parlions un peu et toujours j'étais étonné de son grand sens, et réjoui de sa franche honnêteté. Son parler me semblait aussi du tout changé et bien mieux, au prix d'auparavant. Il me semblait qu'elle avait appris beaucoup depuis trois ou quatre ans, et qu'elle avait plus d'esprit que les filles de son âge et de sa condition. Un jour que je le lui dis, elle m'apprit que la demoiselle Ponsie continuait de lui faire quelque peu la classe, le dimanche et le soir quelquefois, et lui prêtait des livres qu'elle étudiait en cachette du vieux Jardon, qui trouvait que c'était du temps perdu, lorsqu'elle laissait un moment sa quenouille. Je fus bien content de savoir ça, et je m'en sentis tout obligé envers cette pauvre demoiselle.