C'était encore maître Gustou qui le premier jour de mai, perçait un barriquot de vin blanc, et apportait l'ail nouveau, pour faire des frottes avec du lard frais, en buvant de bons coups:

—O mai! ô mai! ô le joli mois de mai!

A la Saint-Jean, c'était aussi lui qui plantait le feu à la cafourche du chemin, et le couvrait de feuillage vert avec un beau bouquet à la cime. Les tisons il les emportait à la maison pour la préserver du tonnerre. Il attachait aussi le matin à la porte de la grange, une croix faite avec des fleurs des prés. Sous son traversin, il avait toujours dans un sac, des herbes de la Saint-Jean, cueillies à reculons, avant le soleil levé, et il disait que ces herbes guérissaient les fièvres, en les mettant sur le poignet gauche.

Ah! il n'aimait pas à entendre chanter le coucou, pour la première fois de l'année, s'il n'avait pas déjeuné; ni à trouver des graules ou des geasses, à sa gauche: ni à ouïr clouquer une chouette sur la maison, car il disait que ça annonçait la mort; ni à rencontrer en partant en route, la vieille Catissou de chez Méry qui était mal jovente. Jamais on ne lui aurait tiré de l'idée, que les eychantis ou feux-follets, qui voltigent dans les cimetières, c'était des âmes en peine, et il était persuadé que les étoiles tombantes c'était des âmes de petits enfants morts sans baptême. Si notre Mondine avait voulu faire la lessive dans le mois des morts, il serait parti plutôt: mais elle s'en serait bien gardée, car elle croyait comme lui, que ça faisait mourir les hommes de la maisonnée.

Et lorsqu'il allait à une foire pour quelque affaire, il ne manquait pas de lever avec son couteau un petit copeau de la croix de bois qui est plantée le long de l'ancien chemin appelé La Pouge, qui passe à un quart de lieue du moulin, à la rencontre de celui d'Excideuil, et qu'on appelle: la Croix-du-mort.

A table, avant d'entamer le chanteau, il faisait toujours une croix sur la sole avec la pointe du couteau. Pour lui, le vendredi était un mauvais jour, et si mon oncle l'avait laissé libre, il aurait fait jeûner les bœufs le vendredi saint, comme ça se faisait encore dans quelques maisons.

Si on vendait un veau, il fallait le faire sortir à reculons de l'étable pour que la vache ne dépérit pas; il faisait semer le persil par un pauvre innocent du bourg qui venait des fois au Frau, dans la croyance qu'il réussirait mieux. Pour garder les bœufs de maladie, il mettait un peu de sel aux quatre coins de notre pré. Lorsque nous bladions, il portait le blé de semence dans la touaille de la Noël pour qu'il vînt bien; et quand le blé était épié, il mettait une rane de buisson dans un pot de terre et l'enterrait au milieu de la pièce pour empêcher les oiseaux de manger le grain. Il disait aussi qu'il ne fallait pas acheter des mouches à miel si on voulait qu'elles réussissent bien, mais les échanger contre autre chose.

Ce soir-là, il raconta de ses histoires longuement. Il n'avait pas affaire à des incrédules, mais quand même, il n'y avait pas moyen de douter de ce qu'il disait, car il expliquait point par point le pourquoi et le comment des choses, et nommait les gens à qui c'était arrivé.

Aussi, lui, pas plus loin que l'hiver d'avant, entrant de bon matin dans l'écurie, il avait trouvé notre jument toute en sueur, comme si elle venait de travailler à force; et elle était avec ça bien pansée, et sa crinière était joliment tressée: qui avait fait ça? Le lutin, bien entendu.

Et le Diable! qui donc avait fait blanchir les cheveux de Tuénou de la Mariette, si ce n'est lui? Tuénou rentrait un soir, ou pour mieux dire une nuit, du marché de Thiviers, où il s'était attardé à boire dans une auberge, avec un homme de Saint-Jean-de-Côle. Il traversait la lande des Fachilières, d'un bon pas, content de lui comme un homme qui a bien soupé, lorsque arrivé à la friche du Cimetière-des-Boucs, il vit à quatre pas de lui, planté à la cafourche du chemin un grand homme noir dont les yeux luisaient comme des chandelles. Epeuré, il voulut rebrousser chemin, mais derrière lui, marchait sur ses talons un chat noir, gros comme un fort chien, la queue droite en l'air comme un cierge, qui vint se frotter à ses jambes, en faisant son ron, ron, tandis que le diable ricanait d'une voix creuse et étouffée comme s'il eût eu la bouche dans une bonde de barrique vide.