Une autre fois, j'étais seul au moulin; mon oncle était allé à Cubjac, et Gustou avait été reporter de la mouture. Pour raccoutrer quelques mailles de deux verveux que je voulais poser le soir, j'étais monté dans la chambre de mon oncle chercher du fil, lorsqu'en descendant j'entendis au-dessous du moulin le battoir d'une lavandière qui tombait fort sur le linge. Par une petite chatonnière, j'épiai; c'était Nancy. Elle était agenouillée sur la paille, devant une grande pierre plate qui servait de banche et elle lavait son linge, assise sur les talons, penchée en avant, la poitrine ferme et ses fortes hanches saillant sous le cotillon. Ses manches retroussées jusqu'au coude, laissaient voir ses bras ronds et forts qui aplatissaient le linge comme une crêpe en faisant jaillir l'eau au loin, et le tordaient ensuite comme si c'eût été un gros écheveau de fil. Je n'ai jamais aimé les femmes mièvres, car je ne compte pas Mlle Masfrangeas; il m'a toujours semblé que la beauté n'existe point sans la force et la santé. En voyant ainsi celle que j'aimais, je me disais qu'il naîtrait d'elle une race robuste et santeuse, et sur cette pensée, je me laissai aller à la regarder longuement. Elle croyait que je n'étais pas au moulin, d'autant mieux que je lui avais dit la veille que j'irais en route, et tout en lavant, elle chantait à demi-voix. Au bout d'une heure, elle eut fini, et comme son mouchoir s'était détaché, elle regarda de côté et d'autre et ne voyant personne, l'ôta pour se recoiffer. Mais il lui fallut arranger ses cheveux défaits: en deux tours de mains, elle tordit et roula derrière sa tête cette lourde masse qui lui tombait sur le cou et remit son mouchoir. Puis elle se releva, mit le linge sur son épaule, et s'en alla.
Le surlendemain, de notre jardin je la guettai, et lorsque je la vis suivre le sentier qui traverse la combe, pour venir à la fontaine, j'y fus aussitôt qu'elle. Je me mis à badiner un peu sur les chansons qu'elle avait chantées, et je lui fis des compliments sur ce qu'elle chantait bien. Elle me regarda étonnée, puis, ayant compris, elle devint rouge et me dit: Alors, vous étiez au moulin, l'autre jour? Vous aviez pourtant dit que vous deviez aller en route. Oui, lui répondis-je, mais Gustou avait besoin d'aller au bourg et il m'a remplacé; et je me mis à rire.
Mais elle resta sérieuse, et me dit que ce n'était pas bien de l'avoir épiée, comme ça. Il faut dire qu'autrefois, nos filles n'aimaient guère à se laisser voir sans coiffure; il leur semblait que d'être nu-tête ça n'était pas bien honnête. Je pense que cette idée venait anciennement des curés, car le nôtre prêchait quelquefois qu'un apôtre, je ne sais lequel, avait dit dans les temps que les femmes devaient toujours avoir la tête couverte, surtout en priant Dieu. Mais que ce soit ça ou non, Nancy était mortifiée de savoir que je l'avais vue les cheveux défaits. Aujourd'hui, les femmes s'en vont bien tête nue et n'y font guère attention, sinon lorsqu'elles vont à l'église, car alors elles se couvrent toujours, soit d'un mouchoir ou d'un bonnet, et les vieilles d'une coiffe.
Je raconte comme ça tout ce qui se passait entre Nancy et moi; je sais que ce n'est pas rien de bien curieux, et qu'il en est arrivé autant à d'autres. Mais peut-être il y en aura des vieux qui, voyant ceci, se rappelleront avec plaisir leur jeunesse. Pour moi, en le racontant, il me semble revenir à ce temps heureux.
Notre petite fâcherie, ou pour mieux dire celle de Nancy, ne dura pas longtemps, car elle était trop bonne pour faire de la peine à quelqu'un qui l'aimait. Il arriva bientôt une affaire qui nous attacha davantage l'un à l'autre, ou du moins força ma bonne amie à le montrer un peu plus.
Nous étions en 1849, et au mois de mai. Dans les premiers jours, la mère Jardon fut à Négrondes, où elle avait une sœur mariée, pour la vôte qui tombe le 9 de ce mois-là, et elle y mena Nancy. Moi qui savais ça, je m'y en allai aussi, et je me promenai bien du temps avec elle, après quoi nous fûmes danser. Il y avait dans le bal un garçon maréchal, de Sorges, grand mauvais sujet, qui dansa une contredanse avec Nancy en faisant le faraud et le joli-cœur, comme il y en a. Mais elle ne voulut plus danser avec lui, quoiqu'il fût venu la demander plusieurs fois. Comme moi je dansais souvent avec elle, il vint me taper sur l'épaule en disant:
—Sors un peu, farinier, j'ai deux mots à te dire.
—Et qu'est-ce que tu me veux, brûle-fer?
—Ce que je te veux, c'est que je te défends de plus danser avec cette grande fille, qui est chez les Jardon.
—Et de quel droit? lui dis-je.