Ces défauts se rencontraient assez souvent chez nos anciens qui ont tant souffert, et qui ont si péniblement amassé sou par sou, le peu qui nous a fait indépendants. Durant des siècles, la misère du paysan l'a rendu insensible aux misères d'autrui; on ne songe guère à plaindre celui qui n'est ni plus ni moins malheureux que soi. Il était obligé de cacher le peu qu'il possédait, pour le soustraire aux brigandages de ses maîtres, et, pour l'augmenter, il lui fallait s'ôter le morceau de pain de la bouche, comme on dit. Et puis il a été si souvent et si méchantement trompé, que la méfiance est devenue chez lui une seconde nature. En vérité, quand on songe que depuis deux siècles et demi, le paysan attend en vain la réalisation de la grandissime gasconnade d'Henri IV, la poule au pot, on peut lui pardonner d'être méfiant. Ces défauts, nés de notre antique misère, passés dans le sang, et accrus de père en fils, deviennent quelquefois choquants chez ceux qui ne sont pas trop bons naturellement, comme le vieux Jardon. Mais, chez la plupart de nous, ils font, maintenant que nous avons un peu surmonté les difficultés, des hommes sobres, durs à la peine, économes, et prudents d'ordinaire, quoique nous laissant piper quelquefois, surtout pour la politique.

Après avoir dit ses mauvaises raisons, Jardon fut bien obligé de laisser entrevoir les véritables. Il commença à se lamenter: Voilà, sa femme avait pris cette petite à l'hospice après la mort de son dernier enfant, elle l'avait nourrie, élevée et soignée comme si c'eût été sa fille; et de fait lui et sa femme l'aimaient autant que si elle l'eût été de vrai. Et maintenant qu'ils devenaient vieux, elle allait les quitter; les abandonner; qu'est-ce qu'ils allaient devenir à cette heure? Si elle s'était mariée avec un travailleur de terre, par les moyens de ce gendre qui serait venu chez eux, ils auraient pu prendre une bonne métairie et se tirer d'affaire.

Après avoir écouté toutes les lamentations de Jardon, mon oncle lui dit que ce qu'il redoutait pour Nancy pouvait lui arriver aussi bien avec un autre sans le sou; que tout bien tourné et retourné, il valait mieux pour elle et ses père et mère nourriciers, qu'elle épousât un garçon qui l'aimait, et avait quelque bien, car les uns et les autres pouvaient s'en ressentir. Au reste, ajouta-t-il, il faut voir ces Messieurs de l'hospice de Périgueux. c'est d'eux que ça dépend, et je vais leur en faire parler par Masfrangeas.

Cette annonce fit de l'effet sur Jardon, et lorsque mon oncle le quitta, il protesta qu'il était bien content de cette affaire, mais qu'enfin les enfants ne devaient pas être ingrats envers leurs vieux qui les avaient élevés, et les abandonner à la misère, sur leurs derniers jours.

Le soir, avec mon oncle, pour arranger tout, nous convînmes de mettre les Jardon dans le petit bien du Taboury qui me venait de la Mondine, et de leur en laisser la jouissance. Je le faisais principalement pour la vieille, qui était une bonne femme qui aimait bien sa fille; si ce n'eût été que pour Jardon, je ne l'aurais pas fait. D'ailleurs, depuis que nous avions acheté de M. Silain, il fallait de toute force, mettre à la Borderie des métayers un peu forts; Jardon et sa femme ne pouvaient travailler ce bien.

Le lendemain, j'épiai Nancy, et lorsque je la vis aller à la fontaine j'y fus aussi. Je fus tout étonné de la trouver bien triste et les yeux rouges. Lui ayant demandé la cause de ça, elle me dit que Jardon s'était bien fâché après elle, et que de toute la soirée, il n'avait décessé de ramoner des histoires d'enfants ingrats et de vieux parents abandonnés dans la misère. Et puis, dit-elle, lorsque je suis sortie hier matin, et que j'ai vu le chapeau sur la tête de l'homme de paille, ça m'a donné un coup, et je m'en sens encore.

—Comment ça, le chapeau? mais je l'ai jeté à terre hier matin.

Et me retournant, je vis le bonhomme coiffé.

—Ho! Nancy, lui dis-je, ris, ma petite, ris, tout va bien: c'est sans point de doute notre Marion, qui venant au jardin après moi, aura remis le chapeau.

Et la prenant dans mes bras, je l'embrassai toute heureuse.