—Je n'ai guère d'argent, et puis j'ai une bonne réponse pour ceux qui me demanderaient: la bourse ou la vie! lui répondis-je en montrant le bon bâton ferré qui pendait à mon poignet par une lanière de cuir.
Je m'en allai tranquillement; il faisait un petit clair de lune et le temps était doux. Chemin faisant, je pensais à Nancy, à notre prochain mariage, et je me trouvais bien heureux de prendre une fille comme ça. Quand je venais à la comparer aux autres de ma connaissance que j'aurais pu fiancer pour être de même position que chez nous, comme la fille de Mathet, du Taboury, ou la grosse Rose de chez Latour, de Coulaures, ou Mariette Brizon, de Nanthiat, ou Félicité de chez Roumy, ou la jolie Nanon Férégaudie, de Corgnac, qui aimait tant les rubans et la contredanse; je me disais qu'aucune de celles-là ni d'autres ne lui venaient à la cheville.
Quelques milliers de francs apportés dans une maison, s'en vont vite lorsque la femme ne sait gouverner, ou qu'elle est dépensière. L'argent ne gâte rien, c'est sûr, mais il faut regarder premier à la convenance, et puis après s'il y a de l'argent, tant mieux; s'il n'y en a pas, tant pis: pourvu qu'on puisse vivre en travaillant, c'est tout ce qu'il faut. Pour moi, j'étais heureux de faire une petite position à celle que j'aimais, et je voyais déjà ma chère promise mettant tout bien en ordre chez nous, faisant la maison riante, et rendant tout son monde content et heureux, même les bêtes, même la pauvre Finette que Marion ne pouvait souffrir dans la cuisine, encore qu'elle vînt de chasser.
Ces pensers agréables me faisaient couler vite le temps. En passant à Chourgnac, je ne vis aucune lumière, excepté celle de l'église qui pointait à travers les vitraux, bien faiblement. Tout le bourg dormait. On se couche de bonne heure dans ces petits endroits, on s'y lève de même, et on y met la nuit à profit. Dans le cimetière, autour de l'église, tout était tranquille. Presque point de pierres, mais des croix plantées au milieu des hautes herbes marquant les fosses. Ceux qui sont là, me pensais-je, dorment aussi, et dorment bien. C'est là qu'il nous faut tous venir nous coucher un jour, riches ou pauvres, heureux ou malheureux, et nous confondre et mêler à la terre, jusqu'à ce point qu'on ne puisse retrouver un peu de poussière de nous. Et comme toutes mes idées se tournaient toujours vers Nancy, je songeai qu'un jour, nous serions couchés tous deux dans le cimetière de chez nous, à côté de mon père, de ma mère, et que nous mêlerions notre poussière à celle de tous les Nogaret enterrés là depuis une centaine d'années. Au moins, me disais-je, pourvu que ce soit après que nous aurons élevé nos enfants, lorsque nos cheveux auront blanchi; alors, à la garde de Dieu: après une longue vie de travail, il faut se reposer.
En rêvassant ainsi, j'arrivai à Saint-Orse ayant dépassé, sans m'en donner garde, la cafourche dont m'avait parlé le grand Nogaret. Les hautes murailles de l'ancien château se dressaient en noir sur le ciel, dominant la petite combe aux prés verts, d'où montait une bonne odeur d'herbes mûres. Il était une heure et demie à peu près, lorsque je traversai le bourg. Au bruit des pas de ma jument, un âne se mit à bramer au fond d'une étable et ce fut tout ce que j'entendis. Continuant ma route, je ne marchais pas vite, préférant ménager ma monture, sachant qu'il me faudrait attendre assez longtemps à Thenon.
A partir de Saint-Orse, on traversait un pays qui n'était guère beau, ni encore. C'était des bois de chêne repoussant sur les vieilles souches, chétifs et espacés, parce que, dans ce pays de causse, il n'y a presque point de terre, et les racines ne pouvant s'enfoncer, sont obligées de s'étendre dans la mince couche qui couvre la pierre. On faisait en ce temps de bons bouts de chemin, sans trouver une maison. Depuis il s'en est bâti quelques-unes sur des défriches plantées de vignes, dans les moins mauvais endroits, ou sur le bord des nouveaux chemins, dans lesquelles demeure quelque cantonnier. Mais ça ne vaudra jamais les bons pays des rivières de la Loue, de l'Isle et de l'Haut-Vézère, entre Excideuil et Périgueux.
En passant à la Font-del-Naud, je sentis le froid du matin et je mis ma limousine sur mes épaules. Le coq de la maison chantait à pleine gorge, et alentour, dans les maisons écartées, d'autres coqs lui répondaient. On entendait sur la terre sèche, sonner les sabots de quelque métayer allant à la grange donner aux bœufs; et au loin, du côté de Gabillou, tintait l'Angelus à une cloche fêlée. Le jour commençait à pointer sur ma gauche vers Azerat, tandis que j'étais au milieu du mauvais chemin qui montait à Thenon. Lorsque je fus en haut du bourg, quelques maisons commençaient à s'ouvrir; on se levait de bonne heure, à cause du marché. Je descendis du côté de l'église, et j'allai à l'auberge que Gustou m'avait enseignée. Les gens étaient levés déjà, et on mettait les marmites au feu, à seule fin que la soupe fût prête de bonne heure. Après avoir mis ma jument à l'écurie, je revins à la cuisine pour me chauffer un peu. Quand on a voyagé comme ça la nuit, sans dormir, on est, quoiqu'il fasse beau temps, tout de même un peu gourd. Les gens de la maison me dirent que Labrugère arriverait vers les huit heures, et sur ça je me mis à boire le vin blanc avec l'aubergiste. Tout en buvant, il me demanda de quoi il s'agissait; et lorsque je lui eus dit que notre garçon s'était démanché une épaule, il me versa à boire en disant: Ça n'est rien pour Labrugère, dans un tour de main il aura remis tout en place:
—A votre santé!
Il n'y en a point de pareil à lui pour ces choses-là, ajouta-t-il, pas plus à Bordeaux ou à Limoges qu'à Périgueux; ça vient de famille: son père était aussi des plus adroits.
—A la vôtre!