C'est là le bec du Raz : à cette masse de rocs que battent les flots sans cesse irrités, et qui gît, étendue comme le squelette d'un géant exhumé, finit la terre. C'est bien ainsi qu'on se figure l'antique Armorique, âpre, inculte, sol dur que percent à chaque pas les rocs et les pierres, des côtes escarpées, la mer sauvage, et à l'horizon, une île montant de la mer, l'île de Sein, retraite des Druides mystiques qui vivaient séparés des hommes et ne communiquaient qu'avec le ciel.
Cette côte de rochers n'a pas toujours eu cet aspect désolé : la baie de Douarnenez est une des conquêtes de l'Océan. Les terribles cataclysmes ont, de tout temps, été considérés par les peuples comme des effets de la colère de Dieu, la punition des crimes de leurs pères. La science qui examine ces rocs et ces rivages, qui sonde les flots des mers, prétend expliquer les révolutions de la terre par quelque mouvement naturel. Quand quelques hommes, échappés aux lames rapides, plus rapides que les plus vites coursiers, reviennent après la tempête et interrogent d'un pas hésitant le sol bouleversé, ils trouvent, à la place des lieux qu'ils cherchaient la mer, la mer qui étend au loin sa plaine sans fin et sans fond ; où était une ville, les flots ; la vague maintenant apaisée, comme dans les vers du poëte, baise amoureusement le rivage, et sous cette eau étincelant au soleil, rien de ce qui est englouti ne paraît.
Le sentiment de la justice divine alors s'éveille dans les cœurs ; ils se disent que ce peuple, emporté tout d'un coup et sans rémission, n'a pu être frappé sans l'avoir mérité : les actions du passé se lèvent devant eux, et des fantômes paraissent dans l'air, montrant du doigt l'abîme. Alors, on se rappelle le mot de l'antique vieillard : que Dieu punit les peuples des crimes de ses rois. Les pères en transmettent le souvenir à leurs enfants, et ceux-ci le répètent aux générations qui suivent, et ainsi se perpétue la tradition vivante, immortelle, qui ne sépare pas le crime de la peine, la cause de l'effet, bien autrement véritable que la science, qui change sans cesse ses systèmes.
Ainsi l'on raconte comment se forma cette vaste baie de Douarnenez. Ici (en quel lieu précis, les savants l'ignorent, mais le peuple le sait), existait, il y a quinze siècles, au temps déjà du christianisme, une ville riche, capitale d'un État puissant, une ville qui s'appelait d'un nom de forme hiéroglyphique, IS. Face à face de la mer, Is n'était séparé des vagues toujours menaçantes que par une digue élevée dont les écluses se fermaient par une porte unique, et le roi avait une clef d'argent pour ouvrir cette porte, quand il en était besoin. Le roi de ce temps-là, Gradlon, était sage et prudent. Il avait été instruit à la vérité par un saint, Corentin, dont Quimper a ajouté le nom au sien, comme un talisman ; mais la fille de Gradlon, Dahut, était de la race des Messalines ; elle avait pris pour ses pages les sept péchés capitaux, et, comme Marguerite de Bourgogne, elle avait sa Tour de Nesle, sur les rochers dominant les flots. Là, elle se faisait amener, chaque nuit, des amants masqués ; ses voluptés étaient sauvages, elle aimait à jeter les cris du plaisir au milieu des rugissements des tempêtes : au matin, un ressort du masque subitement pressé brisait les vertèbres de l'amant de la nuit, et son corps était précipité dans un gouffre.
Mais un jour, Dieu la frappa de démence : lasse de posséder de faciles voluptés, elle voulut, ainsi que Néron, jouir d'un spectacle inattendu, d'une cité tout entière se débattant, comme une bacchante, dans l'ivresse du désespoir. Ce ne fut pas le feu qu'elle lança sur la ville : elle déroba au roi son père la clef d'argent de la porte des écluses, et elle l'ouvrit à l'Océan ; l'Océan s'élança aussitôt hurlant et bondissant. Elle eut, sans doute, pendant quelques instants devant elle un de ces tableaux de maisons croulantes, de morts instantanées, de déchirantes agonies, désastres sans nombre, que rêvent certains hommes, mélange de sauvagerie et de civilisation, qui artistes en leurs féroces instincts, se donnent, une fois dans leur vie, la joie de contempler de sublimes horreurs ! mais, quand elle se fut rassasiée des tortures de toutes ces victimes, de cette ville sombrant comme un vaisseau, à son tour elle eut peur ; le flot grandissant roulait vers elle ; elle jeta un cri d'angoisse, le cri du coupable qui tout à coup sent les griffes du châtiment, ce cri qui venge en un seul instant l'humanité et atteste la justice de Dieu. Ce cri désespéré, Gradlon, son père, l'entendit ; sur un cheval rapide, il accourut au secours de sa fille, l'atteignit, la mit en croupe, et, tournant bride aussitôt, reprit sur une langue étroite de terre, entre les flots montant toujours, sa course précipitée. Mais tandis que, froide de terreur, elle étreignait Gradlon de ses mains crispées, elle entendit dans les airs une voix surnaturelle qui disait à son père : « Si tu te veux sauver, lâche ce démon ! jette-le aux flots qui le demandent ! » C'était comme le Cœur mort qui bat, dans la fiction du poëte, le remords qui appelait lui-même le châtiment ; et alors éperdue, jetant derrière elle un regard sur le gouffre mouvant, elle fut fascinée par le mugissant abîme, elle ouvrit tout grands ses bras, elle tomba en arrière, et, comme une bête féroce affamée, le flot bondissant la dévora.
L'Océan, aussitôt calmé, dès qu'il eut englouti sa proie, arrêta subitement sa course, ses vagues soulevées s'aplanirent, et il ne fit pas un pas au delà du lieu où le crime, saisi vivant, avait disparu.
De la ville d'Is, il ne resta rien ; où s'élevaient ses tours et bien par delà, s'étendit la mer profonde, la baie de Douarnenez, que, semblable à une dent de fer mordant dans la mer, ferme le bec du Raz. Longtemps à la mer basse, apparurent sur la plage humide de grands débris, de larges quartiers de pierres chargées de sculptures étranges, et de signes écrits en une langue inconnue. Puis, peu à peu, l'Océan en ses rudes secousses emmena ces ruines éparses au fond de ses abîmes, et la plage déserte ne fut plus qu'une surface de sable uni.
Parfois encore pourtant, le pêcheur avancé dans la haute mer, en retirant son ancre, la sent heurter des pierres sous les flots, et, retenant le câble tendu, il s'avance étonné en ligne droite, comme le long d'un pan de muraille. Ces murs, c'est la ville d'Is submergée. Elle est là, au fond des flots, à jamais perdue, et l'œil de l'homme ne la verra plus. Puis, à la nuit, quand il s'apprête pour le retour, au milieu du choc retentissant des vagues qui se combattent au bec du Raz, il entend dans l'ombre des clameurs désolées et de lamentables sanglots, les cris immortellement désespérés des amants d'une nuit de Dahut.
Là-bas, un courant terrible entraîne les navires, les lance contre les écueils, les brise dans les nuits sombres, et la mer rejette les cadavres sur le rivage. Le pêcheur alors ouvre sa voile au vent, et il s'enfuit, en faisant le signe de la croix, loin de cette côte maudite, qui s'appelle d'un nom sinistre, baie des Trépassés, de ce chaos de rocs où la mer s'engouffre en des abîmes, et que la foi des peuples a nommé l'Enfer.