Paysages.
Pontivy. — Redon. — Ploërmel. — Guémenée. — Josselyn. — Le champ du combat des Trente.
Tandis que les villes situées dans les montagnes du Centre, les montagnes Noires et les monts d'Arrée, ont le mieux gardé les vieilles traditions, et qu'il n'est pas de bourgs plus complétement bretons que le Faouet, Gourin, Carhaix, Pleyben, etc., les villes de la plaine perdent au contraire, de plus en plus, le caractère national ; à mesure que l'on s'avance vers l'est, elles ont une physionomie moins accusée ; on marche de désenchantement en désenchantement.
Qu'est-ce, en effet, que Napoléonville, Redon, Ploërmel ? Les partisans de l'ancienne royauté nomment Pontivy la ville que ceux de la société nouvelle appellent Napoléonville. Les uns et les autres ont raison, mais bien plus les seconds. Il y a là deux villes juxtaposées : la vieille, à rues étroites, à maisons anciennes, et la nouvelle, accolée à la vieille, et dont les longues et larges rues annoncent la ville moderne ; la vieille a son château démantelé, que personne n'habite et dont les pierres s'écroulent une à une ; la nouvelle, ses vastes casernes toutes retentissantes du bruit des chevaux et des clairons, et bordées par le canal qui apporte les marchandises, les produits du commerce, le mouvement de la vie moderne ; Pontivy se transforme chaque jour un peu pour devenir Napoléonville.
Redon, au premier aspect, a quelque chose de plus breton. Ses vieilles églises, dont une surtout, vaste basilique romaine, ne le cède en rien aux plus remarquables églises de Bretagne, son antique halle supportée par des piliers à base du XIe siècle, rappellent d'abord les vraies cités bretonnes du Finistère ; mais on est bien vite désabusé. Par la Vilaine, large ici et profonde, les navires, après avoir passé à toutes voiles sous le pont de la Roche-Bernard, jeté entre deux rochers à deux cents pieds au-dessus de l'eau, arrivent de la mer jusqu'à Redon. Un ancien proverbe disait que, chaque siècle, Rieux, ville voisine, irait diminuant et Redon grandissant. La prédiction s'est accomplie : Rieux n'est plus qu'un bourg sans importance ; Redon, pour les besoins de son commerce sans cesse accru, a construit des quais, creusé un large bassin, bâti de vastes magasins. Par Nantes, il est en rapport avec le centre de la France ; par la mer, avec les ports de l'Europe entière. Il sera bientôt, comme tous les ports, cosmopolite.
Ploërmel a davantage encore cet aspect indécis qui semble indiquer l'indifférence de race et de caractère. Un musicien célèbre a placé le sujet d'une de ses œuvres à Ploërmel, et a voulu peindre la Bretagne dans une fête patronale de Ploërmel. S'il eût connu la Bretagne, il aurait su que nulle part le génie breton n'est moins marqué : on n'y parle pas breton ; le costume n'a rien de breton ; les mœurs ne se distinguent pas des mœurs de l'intérieur ; Ploërmel n'a même pas de véritable Pardon. C'est une petite ville monotone, sans animation, telle qu'on en rencontre partout en province. Ce n'est presque plus la Bretagne, c'est déjà la France.
Il reste pourtant quelques débris : c'était là jadis le cœur de la Bretagne ; on est près de Josselyn, de Guémenée, du champ du combat des Trente. Josselyn est la demeure d'un des derniers Rohan : beau château, avec ses deux façades dissemblables, les grosses tours sur la rivière, et la gracieuse et légère décoration de la façade de la cour, marquant, chacune à sa manière, la force qui appartenait aux anciens chevaliers de la féodalité et l'élégance des grands seigneurs de la monarchie. Ce palais a encore un grand aspect, mais avec un air de morne tristesse : la couleur grise du temps donne à ses murailles une teinte mélancolique, comme la couleur plus pâle de la vieillesse qui commence s'étend sur un beau visage. Qu'est devenue la splendeur de cette maison ? où sont les princes de cette fière et illustre famille, les Soubise, les Guémenée, les Montbazon ?
Au pied du château, coule une rivière, ou plutôt un canal qui, ici, s'unit à la rivière, participant ainsi du cours d'eau créé par Dieu et du fossé creusé par l'homme, alliant à la courbe indépendante de la rivière capricieuse la ligne droite et raide du canal industriel.
Voilà que commence l'automne : le ciel a pâli, sa voûte immense est toute couverte de petits nuages ; pas un souffle de vent ne les pousse ; son dôme semble frappé d'une immobilité éternelle. La rivière, unie comme une glace, reflète en traits arrêtés les longs peupliers qui bordent ses rives ; ils s'alignent comme une armée, un léger frisson court sur leur cime sans la faire plier, et ce murmure continu qui se prolonge finit par emplir, comme une grande voix, la nature entière. Dans cette universelle paix, quelques bruits lointains traversent les airs ; une paysanne qu'on n'aperçoit pas chante sa chanson, dont une note triste termine le refrain ; les batteurs suspendent et recommencent leurs coups cadencés ; sur le sol sonore, les fléaux lourdement retombent ; à leurs coups pesants, on dirait la plainte de l'homme qui gémit de ne pouvoir quitter la terre qui le retient.
Le soleil ne paraît pas dans le ciel ; le bleu éclatant a fait place à une lumière terne ; ce n'est pas la froide clarté de l'hiver, ce n'est plus la chaude transparence de l'été : pas d'oiseau qui chante, pas d'insecte qui murmure ; une paix solennelle s'étend sur les cieux, la terre et les eaux ; la nature s'enveloppe dans un calme puissant ; elle semble, rêveuse et étonnée, se reposer d'avoir produit tous ses fruits. Ainsi l'homme, dont Dieu a touché un moment le front, après qu'il a versé ses pensées, s'arrête et demeure immobile, les yeux fixés sur un point invisible, et comme suivant dans l'air l'ange fugitif qui l'inspira.