Cette vie-là dura un an. Ce fut un bonheur délicieux, le bonheur d’êtres très jeunes, très purs, qui s’aiment sans soucis et sans arrière-pensées, qui ont des âmes d’enfant, et qui entrent dans le monde en chantant la plus jolie de toutes les chansons.


Mais Scholch n’étudiait plus. Par les Allemands, ses camarades à Grenoble, son père sut la vie qu’il menait et lui coupa les vivres. Il fallut revenir à Mulhouse.

La catastrophe éclata soudainement. Ce fut pour Sophie comme si, marchant paisiblement au milieu d’une plaine verdoyante, la terre tout à coup, devant ses pieds, s’était ouverte. Elle se sentit prise d’un vertige, l’abîme l’attirait, le malheur l’appelait… Elle n’était surprise qu’à demi ; vraiment, elle était trop heureuse, ce n’était pas naturel d’être si heureux. Malgré tout, et jusque dans le ciel où elle planait, elle avait une appréhension sourde ; elle s’était étourdie, elle avait fermé l’oreille aux voix qui lui disaient que ce bonheur ne durerait pas toujours, mais maintenant elle se répétait : je le savais bien, il fallait un jour que tout s’écroulât… Scholch, en pleurant, lui avait dit qu’il reviendrait ; elle le sentait, elle en était sûre, elle ne le reverrait jamais.

Elle quitta la gare, le cœur en lambeaux… Elle se retrouvait seule ! Il était parti ! Elle pensa à se tuer… Elle errait dans la ville comme une bête perdue. Solitude ! visages durs. Elle marchait, marchait, pour se fuir !… Elle se disait tout à coup : mais non ! croyait qu’elle avait rêvé, et pour le retrouver rentrait en courant dans la chambre qu’il avait louée, et où il avait mis ses meubles… Si ! c’était vrai ! elle était bien toute seule ! Sur cette chaise il ne s’assiérait plus, ces rideaux-là jamais plus il ne les verrait ! Tout cela était abandonné… Elle aurait voulu, alors, ne toucher à rien, pour conserver aux choses tout ce qui restait de son amant sur elles.

Ah ! s’il lui avait laissé quelque chose de lui ! une chose vivante à regarder, à embrasser, en se rappelant tout !… Un petit !… Si elle avait eu un enfant de Scholch !… Elle rêvait à cela en pleurant.

Le soir, elle allait au jardin public. C’était, l’été, la musique jouait. Elle s’accoudait au balcon qui domine l’orchestre, et elle écoutait, devenue absente. Elle ne voyait pas la foule qui passait devant elle, sous les arbres. La musique avait pris son âme, la musique lui faisait revivre toute sa vie d’amour. Là, accoudée, immobile, elle était toute en elle-même… Et quand la musique était finie, elle continuait à écouter…

PREMIÈRE PARTIE

I

Il y en avait trois sur le trottoir, place Clichy, à côté du bureau d’omnibus. Il faisait nuit, et il pleuvait. Elles étaient arrêtées sous le renfoncement d’une porte, devant un réverbère, et attendaient. De temps en temps, un tramway arrivait, le contrôleur sortait du bureau, suivi d’un groupe noir, puis le tramway repartait, et l’homme au capuchon regagnait son bureau en courant. On voyait en face l’éclairage du café Wepler, et au fond du boulevard, la lumière changeante des enseignes de Bostock.