Mais un homme l’a regardée, au prochain réverbère, sous la lumière, il l’examine… « Eh bien ! oui, venez, venez donc ! »… Il s’en va ! Ce n’est pas ainsi alors qu’il fallait s’y prendre avec celui-là ; oui, il y a des hommes qui n’aiment pas qu’on soit trop hardie, oui, mais comment le savoir ? Il serait peut-être venu… Ah ! dire qu’il y a si peu d’hommes, et en rater un par bêtise ! Que je suis fatiguée, mon Dieu ! ah ! je suis malheureuse !… Tiens ! Mais cet homme-là qui me regardait, c’était peut-être un mœurs ? S’il me regardait pour me reconnaître un jour ? Un peut-être à qui une aura parlé !… Bon ! une voiture ! De la boue sur la joue !… Comme il pleut ! j’ai les cheveux mouillés et des gouttes dans le cou… froid… Celui-là, avec son mégot, qu’est-ce qu’il veut ? il rit. « Ça irait bien mieux, Fifi, si tu prenais un petit homme. » Laissez-moi tranquille !… Et celle-là qui vient, elle va me dire quoi ? — Elle ne m’a rien dit…

… Ah, quelqu’un ! oui, il me dépasse, il me regarde. — Mais il a l’air bien cet homme-là ! Il se retourne. Attention de ne pas le manquer celui-là, pas le regarder trop, je le laisse venir… Qu’est-ce qu’il fait ? Il ralentit : il va me parler. Non. Alors il veut que je le dépasse ?… Mais j’ai peut-être eu tort de ne pas lui parler, peut-être un pas comme l’autre, un avec qui il faut être hardie. Non : il est derrière moi. Quoi faire ?… Mais pourquoi me suit-il sans parler ? Un mœurs ! Dieu ! un mœurs ! Oh non ! il a l’air bien ; oui, mais les airs, on ne sait jamais, faut pas s’y fier… Je vais prendre à gauche, il aime peut-être les petites rues… On dirait qu’il hésite. Est-ce qu’il me laisserait là, oh ! pourvu qu’il ne s’en aille pas ! Non, ça y est ! il vient !

L’homme a rejoint Sophie. Maintenant c’est un couple, un homme et une femme qui marchent l’un à côté de l’autre, dans la rue ténébreuse. Il lui demande si elle rentre, si c’est bien loin, et Sophie ne sent plus qu’elle a l’estomac vide et qu’elle est trempée, la joie chante en elle, tout l’espoir. Elle est sauvée. Ah ! cette fois-ci ! je ferai comme dit P’tit-Jy, je lui demanderai d’avance ! « C’est trop loin, disait l’homme, si tu veux, nous irons par ici, dans un hôtel que je connais. » — « Je veux bien, mon chat. » Cependant elle pensait que s’il payait l’hôtel, il lui donnerait moins. C’est vrai que chez elle, ce n’était pas assez bien pour lui…

Arrivé sous la lanterne, il entrait le premier, cognait à la vitre de la loge, et le garçon ensommeillé sortait, prenait une bougie au râtelier et montait, les précédant dans l’escalier tournant au tapis café au lait. « Au premier, Monsieur, Dame », disait le garçon qui pénétrait dans une chambre, découvrait le lit, puis attendait. « C’est trois francs », faisait-il au bout d’un moment, l’air discret, et payé, il sortait. Le client mettait le verrou derrière lui.

Sophie pensait : Il faut que je lui dise… Elle n’osait pas. — Il faut, il faut que je lui dise… Impossible ! — Alors elle se donnait des raisons ; il était très bien cet homme-là, ça le fâcherait de lui demander avant, on dirait qu’on n’a pas confiance. Il était très bien, il n’était pas comme celui d’hier, qui n’avait pas l’air franc, et qui, après, était parti si précipitamment qu’il avait laissé ses bretelles.

« Qu’est-ce que tu attends pour te déshabiller ? » disait le Monsieur. — « Rien », faisait Sophie. — Puis elle s’étendait sur le lit froid… Oh ! comme elle avait froid !… Oh ! ses pieds glacés dans ses bas mouillés !… Oui, il avait de l’argent cet homme-là : le joli caleçon de couleur, et des bottines neuves… C’est un homme du grand monde. Sûr, il la paierait en la quittant… Et, après, il ne se dépêchait pas de se rhabiller pour être prêt avant elle, il l’attendait, il n’allait pas ouvrir la porte et descendre très vite, ayant bredouillé qu’il l’attendait en bas. Non, il l’aidait à passer son corsage. Il était très comme il faut vraiment. « Là ! tu es prête, tu n’oublies rien ; va, je prends la bougie. » Il descendait derrière elle. Il demandait le cordon, mais, aussitôt la porte ouverte, d’un mouvement brusque il poussait Sophie dehors, et la porte se refermait sur elle, sur elle toute seule dans la rue, dans la nuit.

II

Elle se réveillait. Elle voyait la fenêtre étroite et le mur sale de la petite cour, sur laquelle ouvrait sa chambre. Enfoncée dans son lit, la tête seule découverte et ses jolis yeux fripés, elle restait là, ne bougeant pas. Elle repassait sa soirée.

Quand la porte s’était refermée, elle avait eu un saisissement, puis elle avait voulu appeler, crier, dénoncer l’injustice dont elle venait d’être victime, mais elle s’était écroulée près de la porte et s’était mise à pleurer. Appeler !… Qui ?… Elle était là, couverte de boue, la tête dans les mains, échouée, et comme une épave lamentable. La pluie tombait, sombrement. Quelquefois un fiacre survenait, le cocher jetait un vague regard sur cette chose noire, inerte, et passait. Elle pleurait, pleurait, dans un désespoir infini.

Une main, tout à coup, lui toucha l’épaule, elle leva la tête ; au milieu de ses larmes, elle vit alors, éclairée par la lanterne de l’hôtel, une vieille barbe grise penchée sur elle. C’était une sorte de camelot misérable. « Reste pas là, petite, dit-il, ils t’emballeraient. » Et le vieux mit entre ses doigts une pièce de cinq sous, puis il s’éloigna d’un pas fatigué… Quand Sophie comprit, il était loin déjà. Oh ! elle aurait voulu courir après ! elle aurait voulu s’attacher à lui, ne pas le quitter, pareille au chien perdu qu’on a caressé. Il était loin. Elle se leva et rentra, machinalement, la tête vidée par les larmes. Elle s’était endormie tout de suite.