D’ailleurs, chez elle, il redevint subitement silencieux. Il regardait autour de lui. C’est là qu’elle vivait… Que c’était charmant ! Et il rêvait, comme la nuit, à bord, sur la passerelle, dans son fauteuil de toile. Il la prit dans ses bras : « Petite Sophie ! Petite Sophie ! » et il osait à peine l’embrasser, il avait peur de la chiffonner. Elle se déshabillait. Il la regardait, il était attendri. Oh ! son corsage !… et son corset !… il aurait voulu les tenir dans ses mains, et appuyer son oreille, et puis ses lèvres, là où ce petit cœur avait battu. Elle était en chemise, et il voyait sa jeune chair et ses seins naïfs et gracieux comme des fleurs de printemps. Mon Dieu !… Il dépouilla ses vêtements, dans un coin, sans bruit, tout doucement. Puis il se glissa timidement entre les draps, à côté de Sophie, et il se mit à pleurer quand il la sentit dans ses bras.

… Alors il raconta sa vie, mais maintenant c’était de sa vraie vie qu’il parlait. Il se décrivait, tout seul toujours, au milieu de la mer, il rapportait ses grandes rêveries pendant les longs jours, quand il réfléchissait aux femmes, aux arbres, aux fleurs, à toutes les belles choses bonnes qu’ils ont à terre, et dont il était si loin, errant gravement, avec austérité, parmi le désert océan. Il disait tout ce dont il était privé, il n’avait jamais eu une femme, lui, une femme pour lui murmurer des paroles douces et délicieuses, pour mener autour de lui sa petite existence adorable ! Il respirait le parfum de Sophie et se grisait, car il n’avait dans la mémoire que les fortes odeurs marines, il écoutait parler Sophie, cette petite voix l’enchantait : il n’avait dans les oreilles que le grand mugissement des vagues. Ah ! c’était exquis une femme ! Elle, comme elle avait une jolie bouche, et un joli nez, et des jolis yeux, des jolis yeux ! Ses cheveux ! et sa peau ! ah ! quelle peau douce ! Oh ! si elle voulait parler encore, dire n’importe quoi !… Et puis qu’elle le regarde en souriant, comme ça, oui comme ça, petit colibri !

Sophie l’écoutait, elle était attendrie. C’est vrai qu’il était gentil, cet homme-là, et il lui disait des choses touchantes. C’est malheureux qu’il n’était plus jeune. Certainement elle pourrait bien l’aimer, oui, mais pas l’aimer d’amour. Cependant le capitaine avait une idée. Il n’osait pas la dire. Tout à coup il se lança : « Voilà ! Eh bien voilà !… Vous devriez venir avec moi… »

Sophie répondit tout doucement :

— Je ne peux pas…

Elle pensait : S’il est gentil avec moi… Mais s’il n’est pas gentil, qu’est-ce que je ferais là-bas dans tous ses pays ?… Et elle se disait surtout : Je ne veux pas quitter P’tit-Jy.

— Pourquoi ? Pourquoi ? faisait le capitaine, et il insistait, il suppliait.

« Non, non, répétait gentiment Sophie, non, non, non ! » Alors quand il vit qu’elle était bien décidée, il la prit dans ses bras et l’embrassa longtemps sans rien dire.

Le matin, il partit, triste, mais souriant et reconnaissant. Il emportait des provisions de rêve pour des mois.

Il avait laissé cent francs à Sophie.