Alors elle s’ennuya. Ce n’était pas là ce qu’elle avait imaginé. Elle croyait qu’un changement dans sa vie serait la fin de son malheur. Mais non ! hors l’abattement de la misère, c’était toujours la même chose : pareil isolement, pareille absence d’affection… Elle eut un grand malaise. Elle n’eut plus l’idée au travail. Elle restait au lit jusqu’à midi. Elle avait beau se secouer, s’efforcer d’envisager froidement son existence, se répéter qu’à présent elle était tirée du besoin, elle n’arrivait pas à chasser sa tristesse…

Qu’était-elle devenue ? Une chose. Car elle n’avait pas un ami : elle avait seulement pris un maître. M. Pampelin restait toujours lointain, étranger, il ne parlait jamais de sa vie, il ne racontait rien. Et il ne lui demandait rien… Dès qu’il était là, elle ne se sentait plus vivre, son cœur s’arrêtait, ses idées tombaient, elle ne sentait que des yeux sur elle qui la violaient, qui lui faisaient mal : qu’une présence ennemie. Il avait des façons d’être là qui disaient qu’il était chez lui, et que tout était à lui. Il poussait la table, il dérangeait les meubles, il laissait son eau sale dans la cuvette. Elle lui disait vous et il la tutoyait… Sophie était offusquée par chacun de ses gestes. Et l’amour !… Ah !… Pour elle c’était comme si son père s’était glissé dans sa chambre la nuit. C’était sale et infâme… Baisers horribles !… Elle ne se donnait pas, elle se livrait.

Elle souffrait trop. Un jour, elle mit la clef sur la porte et s’en alla.

IV

Qu’allait-elle faire ?

Reprendre sa vie. Elle se remettrait au travail, le travail lui paraissait maintenant plein de bonheur. Elle redevenait pauvre. Misérable, non pas : puisqu’elle rentrait en possession d’elle-même, de ses sentiments, de tout son être. Elle se sentait délivrée, elle respirait.

Cependant, à la maison qui l’occupait naguère, on lui répondit qu’elle était remplacée, on ne pourrait plus l’employer à l’avenir… Elle se trouva, pour savoir, à la sortie des ouvrières : « Tiens ! v’là Sophie ! Ah ! Sophie !… s’écrièrent les jeunes filles. Comment ! mademoiselle nous connaît encore ! »

Elles entouraient leur ancienne compagne, elles la regardaient avec curiosité. Sophie, troublée, tout de suite les avaient senties loin d’elle.

« Enfin, si ça te plaisait… t’as bien fait… » disait une petite blonde d’une voix fausse, dans un rire aigrelet.

Et Sophie, soudain, saisissait qu’elle s’était séparée des honnêtes filles… Elle n’avait pas encore pensé à cela, c’est une idée qui lui venait maintenant. Alors elle eut une grande envie de pleurer… Elle aurait voulu parler, expliquer, mais ces sourires… Elle restait là, muette et toute pâle. On chuchotait : « Dis donc, elle s’en est fait des mains blanches ! » Elle avait tiré son mouchoir, le cœur gros ; on reniflait : « Ça sent bon ! »