[417.]—La majorité de nos preneurs d'absinthe ignorent assurément que le nom de la plante à laquelle ils doivent leur boisson favorite joua jadis un rôle très important, dans les allusions politiques d'une époque assez triste de notre histoire.
C'était au temps où le duc Albert de Luynes, qui avait été d'abord l'un des pages du jeune Louis XIII, et qui avait capté la faveur du prince en lui dressant des pies-grièches pour chasser aux oisillons dans les jardins royaux, était devenu ministre tout-puissant, et fort détesté. Un plaisant remarqua qu'une plante, qui n'était guère alors employée que comme remède, d'ailleurs reconnu très efficace, l'absinthe, portait le nom vulgaire d'aluine (nom qui sans doute, dit le Dictionnaire de Trévoux, dérivait d'aloès, à cause de son amertume). Étant donnée l'analogie de ce nom avec celui du favori, objet de l'exécration générale,—analogie que l'on augmentait encore en écrivant aluyne,—il devint bientôt de mode d'épiloguer à l'aide de ce rapprochement, tant dans le langage usuel que dans les écrits satiriques répandus à profusion. Nous en trouvons notamment la preuve dans un recueil, qui fut fait en 1620, des principales pièces dirigées contre le très impopulaire ministre.
Et d'abord le livre porte pour épigraphe deux versets du prophète Jérémie: «Parce qu'ils ont abandonné ma loi, dit l'Éternel des armées, et n'ont point marché selon elle, voici, je vais donner à ce peuple de l'aluyne (absinthe) à manger, et je leur donnerai à boire de l'eau de fiel.»
Ailleurs, c'est un sixain en forme d'avertissement, qui dut être semé un peu partout:
Ce que ci-devant n'a pu faire
Le drogue du catholicon,
L'aluyniste électuaire
Je peux faire en perfection,
Et la tige de l'aluyne.
On nommait alors catholicon un purgatif composé de rhubarbe et de séné, que l'on considérait comme une sorte de panacée. Au temps de la Ligue, les auteurs de la fameuse Satire Ménippée avaient donné le titre de catholicon d'Espagne à l'un de leurs pamphlets dirigé contre l'intervention de Philippe II, roi d'Espagne.