[146.]—Les Romains nommaient lustre non seulement les sacrifices d'expiation et les cérémonies de purification qui se faisaient tous les cinq ans, mais encore l'espace de temps qui s'écoulait d'un de ces sacrifices à un autre, c'est-à-dire cinq années. Tous les cinq ans, en effet, on procédait au recensement de la population, qui avait pour but principal d'établir le cens que devait acquitter chaque citoyen. Cette opération achevée, on prescrivait un jour où tous les citoyens devaient se présenter au champ de Mars, chacun dans sa classe et dans sa centurie. L'un des censeurs faisait des vœux pour le salut de la République, et, après avoir conduit une truie, une brebis et un taureau autour de l'assemblée, il en faisait un sacrifice qu'on appelait solitaurilia ou suovetaurilia, et qui purifiait le peuple. De là vient que chez les Latins lustrare signifie la même chose que circumire, aller autour. On appela ce jour lustrum, du verbe latin luere, payer, parce que c'était alors que les fermiers de l'État payaient aux censeurs leurs redevances. Au cours des fêtes de ce jour, il était fait de fréquentes aspersions d'eau dite lustrale, dans laquelle on trempait des branches de laurier ou des tiges de verveine. Chez nous le mot lustre n'est plus guère employé que comme figure poétique pour dire un laps de cinq années. Boileau, voulant dire le chiffre de son âge, dit qu'il a

Onze lustres complets surchargés de deux ans,

c'est-à-dire 11 × 5 + 2 = 57 ans.

[147.]—On a généralement fait honneur à Galilée d'avoir reconnu et publié en 1620 (dans son opuscule intitulé Sidereus nuncius) que la voie lactée n'était autre chose qu'un amas d'étoiles: ce qu'il avait découvert à l'aide de lunettes d'approche nouvellement inventées. Mais en réalité ce fut l'ancien philosophe Démocrite qui trouva par le raisonnement ce que l'astronome moderne vit avec son instrument. Plutarque dit, en effet, dans son livre de l'Opinion des philosophes, que, selon Démocrite, «le cercle lacté est une lueur causée par la condensation de la lumière d'une infinité de petites étoiles très rapprochées les unes des autres». Bien que la vérité ait été ainsi proclamée dans l'antiquité, deux mille ans ne s'écoulèrent pas moins durant lesquels toutes sortes de fables furent imaginées pour expliquer cette apparente anomalie du monde stellaire.

[148.]—A l'époque où Voltaire écrivit sa tragédie de Mahomet, il était encore de coutume de dire l'Alcoran en parlant du livre qui contient la doctrine musulmane, bien que les lettrés n'ignorassent pas que la syllabe al n'est autre chose que l'article arabe, qui correspond à notre article le, de sorte qu'en disant l'Alcoran on faisait précéder le mot Coran, qui signifie lecture, d'un double article. Aujourd'hui l'usage veut que l'on dise rationnellement le Coran, mais certains rigoristes, qui crieraient à l'illogisme si l'on employait l'ancienne forme, ne laissent pas de faire tous les jours la réduplication de l'article devant plusieurs mots, d'usage très fréquent, qui nous viennent de l'arabe, par exemple alambic (littéralement, vase dont les bords sont rapprochés), alcôve (le pavillon ou le cabinet), alchimie (le suc), algèbre (la réunion des parties séparées), alcali (la plante à soude), alcool (le collyre ou surmé, poudre très subtile dont se servent les femmes arabes et à laquelle on compara l'esprit-de-vin, ou encore parce que, en principe, comme dit un vieil auteur, «l'eau-de-vie vault aux yeux qui larmoyent, et font grand douleur pour raison des larmes»), etc. Pour être absolument logiques, les rigoristes devraient donc dire le lambic, la côve, le cali, le cool, etc. Mais l'usage a des droits dont il ne faut pas toujours chercher la raison d'être.

[149.]—Dans les dernières années du règne de Louis XV (1772) parut un livre anonyme intitulé: le Gazetier cuirassé des anecdotes scandaleuses de la cour de France, en tête duquel se trouvait le frontispice dont nous donnons le fac-similé.

L'ouvrage avait pour épigraphe:

Nous autres satiriques,

Propres à relever les sottises du temps,

Nous sommes un peu nés pour être mécontents.