Et comme vous voulez achever le tableau, compléter la ressemblance, vous armez M. Bidard de quelque martinet, ou de quelque férule, que ses mains paraissent tout aises de palper, et vous donnez à ses traits austères cette froide et presque cruelle sévérité qui est devenue de tradition.—Mais alors je vous arrête et vous dis: «Fi de la tradition! Vite, ôtez ce martinet; vite, enlevez cette férule, et vite rendez au respectable visage de mon vieux maître à conjuguer, à griffonner, la douce, la bonne, la paterne expression qui lui appartient à si juste titre.»

Peut-être aussi—toujours en vertu de la tradition—comptez-vous trouver dans ce pauvre instituteur de village quelqu'un de ces ridicules et pédantesques ignorants qu'un poète nous montre:

Fiers d'enseigner ce qu'ils ne savent pas.

Eh bien, non encore! Plût à Dieu que pour ma part j'eusse pris de M. Bidard tout ce qu'il était à même de me donner, et su apprendre aussi bien qu'il savait enseigner!

Mais c'est moins de l'homme instruit que de l'homme bon que je veux vous parler; revenons à l'homme bon.

Oh! oui, bon! trop bon! mille fois trop bon! car la bonté est-elle de mise avec une légion d'espiègles, de mutins, de musards qui semblent avoir pour unique souci de chercher le moyen par lequel échapper à toute contrainte, à toute discipline, à toute application? L'indulgence, la douceur, la faiblesse sont-elles bien venues chez l'homme à qui est confiée la direction d'un essaim de garnements, dont le premier instinct est de savoir reconnaître ces bénignes dispositions pour en abuser sans mesure? Non, sans doute.

Tels nous étions cependant, tous moins studieux, moins soumis, moins respectueux même les uns que les autres, nous, les vingt ou trente élèves de M. Bidard, et pourtant nous le trouvions sans cesse doux, indulgent, clément.

C'était son défaut, à ce digne homme. On le lui disait parfois; il se le disait souvent, et il devait, il voulait toujours s'en corriger; cela depuis qu'il était maître d'école, c'est-à-dire depuis près de cinquante ans.

Dieu sait s'il pouvait y avoir chance de guérison, alors que le mal avait résisté aux attaques de six ou huit implacables générations d'écoliers. Et pourtant M. Bidard ne désespérait pas de secouer cette maudite faiblesse, qui avait fait de son existence une longue suite de tracas, de tribulations.

C'était même à la seule certitude de savoir s'y soustraire prochainement par une énergique réaction contre son caractère, qu'il avait toujours dû de supporter avec une patience surhumaine son insupportable martyre.