SONGE.
Dans ce rêve il était rajeuni.
Il avait seize ans.
Une de ces ravissantes figures de jeune homme, douce et pâle, avec de grands yeux mélancoliques parfois qui s'animaient pourtant d'un feu inconnu.
Il était aspirant de marine, le pauvre enfant, embarqué à bord du Cygne, un brick leste et joli comme son nom.
Il s'éveilla en disant:
—Me pendre... me pendre... moi, pirate, moi, vieux et laid.... Ah!... quel cauchemar!...
Et, mollement balancé dans son hamac, il ne dormait plus, il pensait à je ne sais quelle grande et noble dame qu'il avait vue à Brest, je crois... et cette imagination de seize ans, ardente et rêveuse, se jouait autour de cette charmante image.... C'était sa taille de reine... son regard imposant et ses grands sourcils noirs dont il avait peur, le naïf jeune homme.... Sa main douce et blanche qu'il toucha une fois... une seule... et qui lui fit éprouver une commotion si singulière... à la fois voluptueuse et cruelle....
Et puis, à ce souvenir, ses artères battaient, sa tête brûlait... et ses yeux se noyaient de larmes.
—Mon Dieu! mon Dieu!—disait-il en se tordant sur son hamac—que je suis malheureux!... Quelle existence! l'Océan, toujours l'Océan! des matelots rudes et sauvages, des visages durs et repoussants, une vie de froid égoïste, une vie de prêtre, sans amour et sans femmes! Et pourtant le cœur me bat dans la poitrine... et la vue d'une femme me fait tressaillir.... J'éprouve un immense besoin de souffrir, de pleurer, aux pieds d'une femme; je n'ai plus de mère, moi!... seul, isolé, il faut bien que j'aime quelqu'un... qu'une bouche de femme me console ou me plaigne!