L'INCONNUE.
Dors, va, dors en paix, brave capitaine; allonge tes membres engourdis sur la toile fine et blanche tissée par ta Catherine. La vois-tu assise au coin d'un feu pétillant, dans les longues soirées d'hiver, l'œil fixe, humide; elle quitte quelquefois le travail pour attacher un long regard sur ton portrait, tout en jouant avec l'épaisse et rude chevelure de Thomas, pendant que Moumouth, grave et silencieux, lèche et polit sa fourrure soyeuse et bigarrée.
Alors elle calcule sans doute avec angoisse le terme de ton voyage, la vertueuse épouse! C'est qu'aussi tu l'aimes tant, ta digne femme! pour elle, tu braves des dangers sans nombre; pour elle, capitaine Benoît, tu te voues corps et âme à un métier atroce, tu passes pour un brigand, pour un ignoble vendeur de chair humaine, toi... toi, dont l'âme est si naïve et si pure! Tu devras rendre, il est vrai, un bien effrayant compte devant Dieu!... mais tu auras au moins procuré à Catherine une douce et paresseuse existence. Tu seras tout consolé, brave homme, et tu grimaceras encore ton honnête sourire au milieu des flammes de Lucifer, en voyant peut-être Catherine, assise dans le ciel, pêle-mêle avec les blonds chérubins aux ailes de moire et d'azur.
Comment aussi le retour d'un pareil mari ne ferait-il pas époque dans une famille?
Je ne saurais pourtant vous dire au juste si Catherine espère ou redoute ce bienheureux retour... peut-être le sait-il... ce grand canonnier de marine étendu complaisamment dans le fauteuil unique de M. Benoît, coiffé de la gorra de M. Benoît, fumant enfin, dans la meilleure pipe de M. Benoît, du tabac de M. Benoît; alors, que Thomas et Moumouth regardent par moments cet intrus d'un air craintif et colère.
Eh! mais j'y pense; si, pendant que le brave capitaine trafique avec le père Van-Hop, affronte les tempêtes... Catherine... le?...
Bah... bah... dors, va; dors, Claude; dors, Martial; dors, Borromée; rêve, rêve le bonheur et la fidélité de ta femme... Un songe heureux, vois-tu, frère, c'est encore ce qu'il y a de plus positif dans notre tant joyeuse existence... dors, la brise fraîchit, ton autre Catherine est en route (et elle est doublée et chevillée en cuivre, celle-ci!...)
Bonne! bonne Catherine, elle n'est pas coquette non plus celle-ci. Oh! mon Dieu, tous les ans, une pauvre couche de goudron, quelques voiles neuves, un coup de peigne dans son gréement, et la voilà pimpante et proprette, toujours douce, soumise, obéissante... Ah! digne Benoît, c'est à celle-ci que tu devrais borner tes amours... Au lieu de ton gros Thomas, tu te serais donné un joli petit sloop, vif, léger, hardi, qui eût voltigé autour de ton brick comme un jeune Alcyon auprès de sa mère.
Cette Catherine-ci aurait reçu dix, vingt, trente canonniers... que tu n'en eusses pas été jaloux... Certainement non, au contraire, comme vont le prouver les événements.
Enfin, dors toujours... le soleil va se lever pur et radieux, si j'en crois cette légère vapeur et cette teinte de pourpre qui lutte à l'orient contre les dernières ombres de la nuit, et fait pâlir les étoiles.