LE FAUX PONT.
On le sait, le capitaine Brulart fit embarquer à bord de la Catherine tout son mobilier, c'est-à-dire sa table tachée de graisse et de vin, son vieux coffre où il n'y avait rien du tout, la chemise bleue, sale et trouée qu'il portait sur lui, son gros bâton (ou son éventail à bourrique, comme il disait plaisamment), et son grand pot d'étain qui tenait trois pintes.
Mais une fois entré dans la dunette du malheureux Benoît, il fut émerveillé des richesses qu'elle contenait. Il s'empara d'abord du chapeau de paille et de la vieille couronne de bluets qu'il planta sur sa tête, puis d'une veste et d'un pantalon dont il se revêtit insolemment. Tout cela, il est vrai, lui était fort court et fort étroit; aussi ne ménageait-il pas les imprécations et les injures contre l'ancien propriétaire. Après tout, il n'y regardait pas de si près, et s'en trouva fort bien; aussi le lendemain matin, à son réveil, il dit en se mirant avec complaisance dans la petite glace de la dunette:
—Il n'y a rien de tel que la toilette pour refaire un homme.
Puis il déjeûna de bon appétit d'une dalle de morue sèche, d'un fromage de Hollande, de trois galons d'eau-de-vie, et après boire, fut inspecter les nègres et descendit dans le faux pont.
Les grands Namaquois avaient été un peu négligés, un peu oubliés depuis la veille; mais que voulez-vous, il s'était passé tant d'événements, tant de choses, qu'on ne pouvait penser à tout.
Donc, sur les midi, le capitaine Brulart arriva dans le faux pont, singulièrement espacé aux dépens de la cale; car, de l'étrave à l'étambord, le faux pont avait, je crois, trente-cinq pieds, et son grand beau à peu près quinze pieds, autrement dit, trente-cinq pieds de long sur quinze de large; la hauteur était de dix. La lumière ne pouvait passer que par le grand panneau grillé et regrillé.
Brulart commença son inspection par tribord.
Oh! de ce côté ce n'étaient que des enfants, de frêles et pauvres créatures qui, servant d'appoint dans ces marchés de chair humaine, formaient pour ainsi dire la monnaie de ce trafic.
Ces enfants jouaient là comme ils eussent joué sur les bords frais et ombragés du fleuve Rouge.