Pourtant Marcel avait, à mon avis,—surpassé l'attente générale.—Des gens moins prévenus eussent peut-être remarqué des moments d'admirable expression dès qu'il parlait de soupçons, de jalousie, ou de vengeance, alors sa voix tremblait, ses traits étaient altérés, et il y avait jusque dans ses mouvements, cette soudaineté de geste, ces tressaillements imprévus qui trahissaient plutôt l'âme de l'homme, que l'habileté de l'acteur...
Pendant cet entr'acte, sous prétexte de rajuster quelque chose à son costume, Marcel s'était retiré dans une petite tourelle assez voisine de la salle de spectacle.
Il était assis sur le rebord d'une fenêtre,—sa figure déjà basanée, rendue encore plus dure par une couche de bistre, contrastait avec la blancheur éclatante des plis de son turban.—Un fort beau costume moresque, rouge et or, cachait ce que sa taille avait de lourd et de gauche.
Ainsi vêtu, son cou nerveux et découvert supportait fièrement sa tête, et ses larges épaules prenaient de la noblesse sous le palampore oriental, somme toute, avec son œil fixe, son front soucieux, sa puissante stature qui se drapait sous la coupe grandiose, et la richesse magnifique de ce vêtement, Marcel avait un air sombre et fatal, profondément empreint de l'esprit funeste de son rôle.
Il paraissait plongé dans je ne sais quelles réflexions:—son regard était fixe, et lorsque Crâo frappa deux coups, pour l'avertir qu'on allait commencer, Marcel fit un mouvement pareil à celui d'un homme éveillé en sursaut.
Le bossu entra,—il était vêtu, lui, du costume noir de Rigaudin; sa figure maigre, ordinairement pâle, était livide ce soir-là.
—Ecoutez-moi, monsieur Marcel, dit le bossu d'un air mystérieux:
—Oh! va-t'en,... va-t'en, Crâo, va-t'en, tu es mon mauvais génie...
—Silence..., répondit le bossu en levant son doigt, silence; je vous ai prouvé ce matin qu'on vous trompait, je vous ai prouvé que comme vous j'avais été dupe de l'amour que cette femme vaine et insolente semblait vous porter; je vous ai dit qu'elle s'était jouée de vous..., que, grâce à elle, vous serviez maintenant de risée à tout ce monde imbécile... Maintenant, je...
—Mais Marcel—lui serrant les poignets à les lui écraser,—l'interrompit:—Je devrais te tuer pour tant de mensonges, vois-tu, Crâo... car je ne puis y croire,... misérable... Ce serait trop horrible... Que lui ai-je fait pour me vouloir rendre aussi malheureux?... Encore une fois c'est impossible..., tu mens..., laisse-moi... va-t'en...