§ Ier.
On dit que la folie est un mal, on a tort, c'est un bien.—Pour le fou pas de déception possible.—Le fou qui se croit roi, ne perd jamais son royaume.—Le fou qui se croit Dieu, ne voit jamais ses autels abattus.—Le fou est peut-être le seul dont la journée soit pleine; pour lui, jamais de ces moments de vide, de ces heures de néant, où l'âme s'engourdit et se glace.—Comme le grelot sonore qui, tremblant au bonnet du fou, ne rend qu'un son, mais bruit sans cesse... L'âme du fou ne renferme qu'une pensée, mais cette pensée retentit et vibre incessamment.
Le fou aime tout le monde, car il n'y a pour lui ni envieux, ni méchant... si pourtant... il a un ennemi implacable, acharné, qu'il redoute par instinct,—c'est le médecin. Cet ennemi qui tâche de lui rendre la raison, qui s'obstine à saper son trône, si la folie, fée prodigue et bienfaisante, l'a doté d'un trône. Cet ennemi qui vient méchamment briser ses beaux diamants aux facettes scintillantes, aux aigrettes de feu... Si la fée lui a ouvert les mines éblouissantes de s'Talphaan.
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Pauvre,... pauvre fou... il ne demande au monde qu'une couronne de carton..... pour diadème,... que quelques cailloux pour écrin; et on veut encore les lui ôter!—En vérité, c'est peut-être son infernale habitude d'envie et d'égoïsme qui pousse la société à dire à cette heureuse et folle créature: ta vie est concentrée dans une illusion qui fait ton bonheur, ta joie de chaque moment; tu prends ce carton pour une couronne impériale,... ce n'est que du carton, du vil carton fait avec de sales guenilles.. entends-tu bien;.. vois plutôt.—Et les douches aidant, on le lui prouve; il y a des maisons pour cela, qu'on appelle philanthropiques.
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On dit que la folie est un mal, on a tort: c'est un bien;—c'est une puissante et profonde exaltation de l'intelligence,—c'est une vie toute spiritualisée;—une ivresse perpétuelle, une extase sans fin pour le fou. La folie est plus qu'un rêve, plus qu'une vision, c'est même quelque chose de plus que notre réalité à nous, car notre réalité peut nous échapper, la sienne jamais.—Le fou est poète, il fait de la poésie en action, de la poésie toute positive, il la crée, il la voit, il la touche.—La pierre brute et terne à laquelle il dit: tu seras étincelante de mille rayons... étincelle à ses yeux. S'il dit aux guichetiers, à vous, à moi:—Vous êtes ma cour, vous êtes mes gentilshommes tout couverts d'or et de soie, à ses yeux, cela est ainsi qu'il l'a dit.
Enviez donc le fou qui voit ce qui n'est pas, et plaignez l'homme de froide raison qui voit ce qui est.—Enviez surtout l'insensé qui n'a plus la mémoire:—cette plaie terrible de l'humanité qui flétrit l'avenir par le passé; la mémoire qui fait retentir la douleur d'un jour, jusqu'au dernier de nos jours; la mémoire qui est aux chagrins profonds, ce que l'écho est au bruit.
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Si vous doutez du bonheur des fous..., alors écoutez une histoire bien vraie et bien malheureuse: