—Mais, maître Rénard, dit un autre, pourquoi donc les Anglais passent avant nous?
—C'est pour essayer les canons de Brahim, mes enfants, mais quand il s'agira de mordre, nous serons sur la même ligne. Allez, c'est pas notre amiral qui se laissera mettre le cap sur lui. C'est là un malin! Oh il n'y a pas moyen de voir, comme on dit, ce qu'il a dans son bidon... Il les a tous enfoncés avec ce qu'il appelle, je crois... sa... sa plomatie, maintenant il va recommencer avec ses canons, et soyez calmes, garçons, je l'ai vu exercer... il en joue drôlement du canon!
A ce moment l'immense porte-voix qui correspondait du pont à la batterie basse résonna et fit entendre ces mots:—Canonniers à vos pièces... et surtout ne faites pas feu avant l'ordre!...
Le lieutenant, l'enseigne et les aspirants répétèrent cet avis.
On doublait alors la pointe et l'on put apercevoir la ville et les forts qui s'élevaient en amphithéâtre, et sur la côte l'escadre turco-égyptienne embossée en fer à cheval, ayant à droite trois vaisseaux de ligne, au fond vingt frégates de 60, et sur la gauche d'autres frégates d'un moindre calibre, puis des corvettes et des bricks qui, formant une seconde et une troisième ligne d'embossage, devaient par leurs feux croisés soutenir les navires du premier rang.
Jamais je crois, de mémoire de marin, on n'avait vu un tel nombre de vaisseaux de guerre resserrés dans un aussi petit espace, dans une baie qui n'avait pas une lieue de profondeur.
Le plus grand silence régnait parmi les matelots qui regardaient attentivement les vaisseaux anglais mouiller bord à bord des Égyptiens à une portée de pistolet.
—Bon, dit tous bas Rénard, voici notre amiral qui ne se gêne pas, la meilleure place... vergue à vergue avec l'amiral turc... une frégate de 60 à bâbord, une autre à tribord, sans compter les corvettes... sacrebleu.... quel beau mouillage... est-elle gourmande cette Sirène... il lui en faut trois à combattre... eh dame... voilà ce que c'est que d'être montée par un amiral qui veut faire culotter son pavillon à cette fumée-là... mais patience, notre commandant en mange aussi, et nous aurons notre part...
A l'entrée du port, à gauche étaient mouillés deux goëlettes et trois sacolèves. Le commandant de la corvette anglaise le Dearmouth envoya deux embarcations pour se saisir de ces bâtiments que l'on supposait être des brûlots.... Les Anglais furent accueillis à coup de fusil par les Égyptiens, et presqu'au même instant un coup de canon, tiré par un bâtiment turc sur la Sirène, tua un homme de son équipage.
Aussitôt l'amiral de Rigny engagea le feu, les amiraux anglais et russe suivirent son exemple, et le combat devint général.