—«Mon Dieu, n'est-ce donc pas pour vous que je me pare, Georges..., et mes succès ne sont-ils pas les vôtres, répondit Hortense avec un sourire enchanteur.»—Mais le damné Georges, ingrat comme un obligé, allait peut-être combattre cette naïve logique de coquetterie qui fait le désespoir des maris et encore plus celui des amants.—Il n'en eut heureusement pas le temps, car un homme d'un âge mur et d'une tournure encore très-élégante, vint l'interrompre en lui disant: «Georges, voulez-vous bien donner le bras à madame de Cérigny, j'ai deux mots à dire à M. de Mersac qui vient de demander ses gens.»
L'homme d'un âge mûr était le mari d'Hortense, M. le marquis de Cérigny.—M. Georges de Verneuil, qui donnait son bras à la marquise, était un peu parent de M. de Cérigny, et fort l'amant de sa femme.
Pendant qu'Hortense rajustait devant une Psyché les longs rubans qui flottaient sur ses manches, et que M. de Verneuil la débarrassait de son manteau, on entendit des éclats de rire assez distincts quoique confus, et au même instant deux jeunes gens et une autre très-jolie femme entrèrent dans l'antichambre en riant et répétant:—En vérité, c'est Quasimodo...—Puis apercevant madame de Cérigny:—Eh bonsoir, ma chère Hortense, lui dit familièrement la nouvelle venue, ah mon Dieu, nous venons de voir la plus étrange figure du monde... un monstre... tenez le voilà qui traverse le péristyle, poursuivi par les huées des domestiques.
En effet, un bossu, le plus déplaisant bossu qu'on pût s'imaginer, vêtu d'une espèce de carrik, mouillé, trempé, armé d'un énorme parapluie, et portant une lumière éteinte, traversait le vestibule, afin de chercher la petite porte qui conduisait au grand escalier de l'étage supérieur, mais cette malheureuse porte étant cachée et obstruée par les caisses et les arbustes, l'infortuné bossu ne pouvait arriver à la découvrir, et les ris des valets, et les épithètes bouffonnes allaient crescendo; au salon, c'était Quasimodo, à l'antichambre, c'était Mayeux.
Enfin, le misérable perdant la tête, traqué comme une bête fauve qui cherche son repaire, fit un crochet, grimpa les marches du rez-de-chaussée où se donnait le bal, et se trouva face à face avec les deux jolies femmes et les trois jeunes gens...
Cela fit en vérité un contraste étrange.
D'un côté, ces femmes toutes fraîches, toutes roses, aux épaules nues, aux bras nus à moitié couverts de leurs gants blancs, ces femmes étincelantes de pierreries, embaumées par le suave parfum des fleurs qu'elles avaient à la main, au corsage, à la tête, ces femmes chaussées de satin, foulant des tapis éclatants.—Ces hommes beaux, bien faits, élégants, parés.—Ces laquais qui tenaient leurs manteaux de soie, ces chasseurs au costume vert tout chamarré d'or, avec leurs panaches ondoyants. Tout ce groupe inondé de lumière, entouré de feuilles et de fleurs, pendant que la pluie ruisselait dans la rue sombre et déserte. Tout ce groupe personnifiant l'opulence, la joie, la jeunesse, le rang, la beauté, le goût, la vie enfin.
Et de l'autre côté, un être seul, hideux, affreux à voir, mouillé, sale, grotesque, laid, repoussant, se trouvant jeté par son mauvais destin dans cette atmosphère de luxe et de joie,—comme un hibou au milieu d'une fête de village en plein soleil, au bruit des violons et des cris d'ivresse,—un être difforme enfin, qui personnifiait lui, la laideur, la privation, l'envie, la haine, en un mot, résumant toutes les misères humaines, comme le groupe éclatant résumait toutes les félicités de ce monde.
Je le répète, ce contraste était si frappant, que les jeunes gens, et les jeunes femmes n'osèrent plus rire, car ils avaient cette pudeur de la richesse de bon goût, qui se voile toujours le plus possible devant l'infortune.
Le bossu d'abord stupéfié à la vue de tant de beauté, comme les autres l'avaient été à la vue de tant de laideur, fut rappelé à lui par l'exclamation de l'un des jeunes gens qui s'écria:—Mais c'est Crâo, le secrétaire de M. de Lussan.