«Je voyagerai comme cela sept ou huit mois pour pouvoir attendre le moment de me remarier; car je suis bien décidé à ne pas recommencer ma vie de garçon, ainsi j’attendrai; après tout, même un an de veuvage ce n’est pas la mer à boire, et j’aime mieux ne pas me presser, afin de bien choisir cette fois, et n’avoir pas à recommencer de sitôt.

«J'oubliais aussi de te dire que dans mon département j’ai toutes les chances possibles, et que je suis même certain d'être nommé député; je n’ai pas besoin de te dire, à toi, Dumont, que je serai pour l’ordre de choses actuel, d’autant plus que je suis commandant de la garde nationale de chez moi, et que j’ai été très bien, mais très bien accueilli à la cour.

«Aussi tu sens bien, mon cher Dumont, que tous les bons Français doivent s’unir contre la république, comme me le disait un de ces messieurs du château, très fort en politique et parfaitement instruit des menées de ces monstres de républicains:

«Vous ne croiriez pas, monsieur de Noirville, que vous êtes le neuvième sur la liste des gens que la République doit faire guillotiner si elle a le dessus: car la liste de proscription comprend dix-sept mille trois cent quarante quatre propriétaires, dont les propriétés sont destinées à former le domaine national que l’on partagera aux prolétaires.

«Tu m’avoueras, Dumont, qu’il n’y a pas à reculer devant une pareille atrocité, car ce monsieur du château est fort bien instruit; que diable! 17,344 propriétaires! on n’invente pas un nombre comme celui-là, n’est-ce pas, Dumont? aussi faut-il que tous les bons Français se rallient derrière le trône de juillet, comme dit ce monsieur du château; car nous ne pouvons que tomber de Charybde en Scylla. Et la preuve que le juste-milieu est la seule route, c’est que ce même monsieur du château me disait encore que du côté des carlistes, c’était bien autre chose; car, le croirais-tu, Dumont, dans le cas où Henri V reviendrait, ce même monsieur du château m’a dit que je suis aussi sur la liste de proscription de ces misérables-là, et que j’ai le numéro 19 ; car cette liste s’étend aussi à 16.235 propriétaires, dont les propriétés doivent faire la pâture de ces infâmes tartufes sous le titre de domaine du clergé, afin d'être partagées aux jésuites.

«Ainsi, tu le vois, Dumont, d’un côté les républicains, de l’autre côté les jésuites, comme disait ce monsieur du château. Il ne reste donc à un honnête homme, à un bon Français, qu’un parti à prendre, celui qui lui garantit ses propriétés, et lui assure des privilèges; car, ainsi que me le disait toujours ce même monsieur du château, il n’y a plus maintenant qu’une aristocratie possible, celle dont vous êtes, monsieur de Noirville, en un mot celle de la fortune, qui vous met maintenant au faîte de l’édifice social, et qui vous place aussi haut que l’étaient les grands seigneurs et les maréchaux de l'Empire.

«Tu m’avoueras que voilà un système politique qui répond aux besoins du pays, et qui classe chacun à sa place; aussi j’y suis tout dévoué d’avance; j’attends ton retour à Paris avec impatience pour que tu me retouches un peu ma profession de foi aux électeurs. Une fois cela fait, je voyage et je reviens pour les élections et pour me remarier.

«Adieu, mon cher Dumont, plains bien ton malheureux ami.

«Adolphe de NOIRVILLE.»