CHAPITRE PREMIER.
FRAGMENT DU JOURNAL D'UN INCONNU.
..... J'avais alors seize ans, je crois, et j’étais embarqué à bord de la frégate***, comme aspirant de marine. Notre bâtiment vint stationner à Cadix, où il resta environ huit mois. J'avais emporté de Paris un assez bon nombre de recommandations pour les personnes les plus distinguées de cette ville; mais, hormis la lettre qui était adressée à un banquier chargé de me donner de l’argent, je ne remis aucune des autres missives à sa destination.
Comme je savais que notre séjour devait être assez long dans ce port, je m’arrangeai pour passer à terre, et le plus agréablement possible, tout le temps que je pourrais arracher à ce service de rade, le plus ennuyeux, le plus détestable de tous les services. Je louai donc sur le rempart, près le quartier d’artillerie, un joli appartement, et j’achetai un cheval andalou de cinq ans, entier, gris sanguin, à crins noir.
J'avais voulu prendre cet animal au pré, afin de m’amuser à le dresser à ma façon, n’ayant rien de mieux à faire pour tuer les heures qui, je l’avoue, avaient la vie diablement dure.
Tant qu’il fut, pour ainsi dire, sous l’influence molle et réfrigérante du pâturage, Frasco (c’était le nom de mon cheval) se montra d’un naturel aussi aimable que conciliant, mais lorsque je l’eus dans mon écurie, et que, contrairement à l’usage espagnol, j’eus substitué l’avoine à l’orge, ce fut tout autre chose; Frasco devint un démon incarné et se mit en état de rébellion ouverte.
Ayant assez l’habitude du cheval, je goûtai peu les espiègleries de Frasco; aussi nous commençâmes à lutter de colère et d’opiniâtreté. A la moindre faute, je le rouais de coups; alors lui de se cabrer, de ruer, de bondir comme un chevreuil et de me prodiguer les pointes et les sauts de mouton. Il avait beau faire, je le serrais si fort entre mes genoux et mes cuisses que je restais comme vissé sur son dos. Or, à la fin, voyant qu’il ne pouvait me désarçonner, il prit le parti de tâcher de mordre; et ne pouvant y parvenir, il fit mieux, quand je le montai, il se coucha. Les choses en vinrent à un point tel que je désespérais de le rendre jamais traitable, ce dont j’enrageais, car c’était bien le plus beau, le plus noble, le plus vigoureux étalon qui fût jamais sorti des prairies de Sainte-Marie.
J'étais donc à peu près décidé à lui casser la tête à la première incartade, lorsqu’un de mes amis, le seigneur Hasth’y, me tira d’embarras. Ici je dois avouer que je n’avais pas, comme j’aurais pu, choisi mes connaissances dans la meilleure compagnie de Cadix. Mon ami Hasth’y était simplement un cavalier bohémien, grand amateur de combats de coqs et de chiens, maquignon effréné, joueur comme les cartes, très-adroit au tir, à l’escrime et par-dessus tout écuyer; vivant d’ailleurs assez noblement et fort retiré du monde, sans posséder un réal au soleil. Hasth’y avait à peu près quarante ans, était petit, sec, nerveux; son nez, comme ceux des gens de sa caste, était mince et recourbé en bec d’aigle, ses yeux vifs et noirs; ses cheveux grisonnaient, et il portait d’habitude le costume national espagnol connu sous le nom de vêtement de Majo; enfin, en homme prudent, qui pense aux cas imprévus, Hasth’y aimait à avoir toujours sur lui un grand couteau à deux tranchants bien émoulus, dont la lame s’emboîtait fort proprement dans un manche d’ivoire.
Au reste, la manière dont je fis connaissance avec Hasth’y est assez bizarre.
Un jour, je me promenais sur la jetée qui conduit de l'île de Léon à Cadix, et je m’amusais à tirer à balle des mouettes et des goélands. Je me servais pour cet exercice d’une excellente carabine tyrolienne dont la portée était merveilleuse; tout-à-coup je vis venir à moi avec une rapidité effrayante un homme qui paraissait emporté par son cheval.