—Moralement, oui, Madame: ses pensées n’avaient pas le caractère poétique et confiant de la jeunesse.... c’était plutôt l’amère et inflexible raison de l’homme mûr.... et pourtant, en pensant à cette salle à manger qui me paraissait révéler un homme si à part, si complet, dans son rayon, je ne savais comment faire coïncider ces deux natures si différentes, et pourtant si identiques. Et puis, le jour douteux de cette galerie réagissant sur mes idées, je ne sais quelles pensées confuses de docteur Faust, d’alchimie, de secrets défendus et cherchés, vinrent m’assaillir. C'était une impression toute d’art et de poésie, il est vrai; mais cette impression me fit presque peur, et, voyant une porte devant moi, je l’ouvris avec vivacité, et je respirai plus à l’aise en me trouvant dans un atelier qui recevait d’en haut une lumière douce et pure.

Une fois hors de cette galerie sombre je me sentis plus rassuré, content comme un enfant qui, ayant peur des ténèbres, a revu le jour.

Alors, je l’avoue, Madame, le portrait physique du joyeux compagnon de la salle à manger ne concordait plus avec celui du sérieux solitaire de la galerie... Je courbai donc sa taille, je creusai et pâlis ses joues, je découvris son front déjà sillonné de rides, j’éteignis le feu brillant de ses prunelles, et l’enveloppant dans une longue robe, je me le figurai assis, son doigt étendu sur une pensée de Pascal, ou de Newton, et la tête levée vers une sphère étoilée comme pour y chercher la solution de quelque grand problème que ces moralistes avaient soulevé sans le résoudre.

—Mon Dieu, vous le faites bien laid! dit la comtesse; moi, je le vois pâle aussi, mais d’une pâleur qui sied bien... son front est découvert, mais ses cheveux sont bouclés, ses yeux ont un regard profond, mais par cela même plein d’âme et de mélancolie; enfin, j’aime assez votre grande robe, mais il faut qu’elle soit de velours noir, avec une ceinture de soie argent et bleu... ou or et rouge... non, bleu... seulement bleu... c’est plus sévère...

—J'avoue, Madame, que votre portrait est plus poétique que le mien; la robe de velours noir surtout est d’un charmant effet, et je l’adopte.

Une fois dans cet atelier, quoique le jour commençât à baisser, je pus encore jouir de la vue des plus magnifiques tableaux des Claude Lorrain, des Raphaël, des Michel-Ange, des Rembrandt, surtout des Rembrandt. Mais de l’école moderne je ne vis qu’un tableau d'Eugène Delacroix, et puis çà et là, en désordre, des études qui paraissaient peintes d’après nature: c’étaient des vues du Nord, le ciel gris et glauque, les lames jaunâtres de la Baltique, ou bien le ciel bleu et les eaux caressantes d’une île de l'Archipel... c’était encore une tête de femme, créole de Lima, aux tons bruns et dorés, qui contrastait avec la fraîcheur transparente d’une figure du nord: et par une incroyable souplesse de talents ces natures si opposées étaient rendues avec une égale naïveté.

—Il était donc peintre aussi votre savant?...

—A en juger du moins par des tableaux finis ou ébauchés qui garnissaient quelques chevalets... par une palette chargée de couleurs encore fraîches et brusquement jetée de côté, peut-être dans un de ces moments de désespoir sublime qui révèlent à l’artiste l’immense étendue et l’immense impuissance de son art...

Oh! disais-je, Madame, je conçois bien maintenant qu’il souffre, celui qui a peut-être en vain demandé le bonheur aux arts et aux sciences... sans doute il souffre de cette douleur sublime et incurable, qui dévore et ravit ceux qui, s’isolant dans leur retraite, fuient un monde frivole qui ne les comprend pas!...

A ce moment, Madame, un valet de chambre, suivi d’un laquais en livrée portant des lumières, ouvrit la porte de cet atelier où il ne faisait presque plus jour, en me disant que son maître n’allait sans doute pas tarder à rentrer: il me proposa d’attendre dans le salon.