— Et par les beaux yeux de Kidda, ne suis-je pas toujours digne de moi-même en pensant à elle après la bataille?
— Sais-tu, Victorin, que c'est une grave démarche que celle tentée auprès de toi par Douarnek, venant te parler au nom de l'armée? Sais-tu que cette démarche prouve la fière indépendance de nos soldats, dont la volonté seule t'a fait général? Sais-tu que de telles paroles, prononcées par de tels hommes, ne sont et ne seront pas vaines… et qu'il serait funeste de les oublier?…
— Bon! une boutade de vétéran, regrettant ses jeunes années… paroles de vieillard blâmant les plaisirs qu'il n'a plus…
— Victorin, tu affectes une indifférence éloignée de ton coeur… Je t'ai vu touché, profondément touché du langage de ce vieux soldat…
— L'on est si content le soir d'une bataille gagnée, que tout vous plaît… Et d'ailleurs, quoique assez bourrues, ces paroles ne prouvent-elles pas l'affection de l'armée pour moi?
— Ne t'y trompe pas, Victorin, l'affection de l'armée s'était retirée de toi… Elle t'est revenue après la victoire d'aujourd'hui; mais prends garde, de nouveaux excès commis par toi feraient naître de nouvelles calomnies de la part de ceux qui veulent te perdre…
— Quelles gens auraient intérêt à me perdre?
— Un chef a toujours des envieux, et pour confondre ces envieux tu n'auras pas chaque jour une bataille à gagner; car, grâce aux dieux, l'anéantissement de ces hordes barbares assure pour jamais la paix de la Gaule!…
— Tant mieux, Scanvoch, tant mieux! Alors, redevenu le plus obscur des citoyens, accrochant mon épée, désormais inutile, à côté de celle de mon père, je pourrai sans contrainte vider des coupes sans nombre et courtiser toutes les bohémiennes de l'univers!
— Victorin, prends garde! je te le répète… Souviens-toi des paroles du vieux soldat…