Soudain, la foule des soldats s'écarte, forme une sorte de haie de chaque côté d'un large passage, et je vois s'avancer lentement, à la clarté de la lune et des torches, Victoria, vêtue de sa longue robe noire, tenant son petit-fils entre ses bras… Elle espérait sans doute apaiser l'exaspération des soldats en offrant à leurs yeux cette innocente créature. Tétrik, le capitaine Marion et plusieurs officiers, qui avaient prévenu Victoria du tumulte et de ses causes, la suivaient. Ils parvinrent à calmer l'effervescence des troupes: le silence devint solennel… La mère des camps n'était plus qu'à quelques pas de ma maison, lorsque Douarnek s'approcha d'elle, et lui dit en fléchissant le genou:
— Mère, ton fils a commis un grand crime… nous te plaignons… mais tu nous feras justice… nous voulons justice…
— Oui, oui, justice! s'écrièrent les soldats dont l'irritation, muette depuis quelques instants, éclata de nouveau avec une violence croissante en mille cris divers: Justice! ou nous nous la ferons nous-mêmes…
— Mort à l'infâme!
— Mort à celui qui a déshonoré la femme de son ami!
— Victorin est notre chef… son crime sera-t-il impuni?
— Si l'on nous refuse justice, nous nous la ferons nous-mêmes.
— Maudit soit le nom de Victorin!
— Oui, maudit… maudit… répétèrent une foule de voix menaçantes; maudit soit à jamais son nom!
Victoria, pâle, calme et imposante, s'était un instant arrêtée devant Douarnek, qui fléchissait le genou en lui parlant… Mais lorsque les cris de «Mort à Victorin! maudit soit son nom!» firent de nouveau explosion, ma soeur de lait, dont le mâle et beau visage trahissait une angoisse mortelle, étendit les bras en présentant par un geste touchant son petit-fils aux soldats, comme si l'enfant eût demandé grâce et pitié pour son père.