— Victoria l'a dit, reprit Marion, le temps de la guerre est fini, le temps de la paix est venu; en temps de guerre, il faut des hommes de guerre… en temps de paix, des hommes de paix… Vous êtes de ceux-là, Tétrik… c'est à vous de gouverner… N'est-ce point votre avis, Victoria?

— Tétrik, par la manière dont il a gouverné la Gascogne, a montré comment il gouvernerait la Gaule, répondit ma soeur de lait; je me joins donc à vous, capitaine, pour prier… mon parent… mon ami… de remplacer mon fils…

— Que vous avais-je dit, Tétrik? reprit Marion en s'adressant au gouverneur. Oserez-vous refuser maintenant?

— Écoutez-moi, Victoria, écoutez-moi, capitaine, écoutez aussi, Scanvoch, reprit le gouverneur en se tournant vers moi, oui, vous aussi, écoutez-moi, Scanvoch, vous non moins malheureux en ce jour que la mère de Victorin… vous qui, dans l'ombrageuse défiance de votre amitié pour cette femme auguste, avez douté de moi, croyez tous à mes paroles… Je suis à jamais frappé… là, au coeur, par les événements de cette nuit terrible; ils nous ont à la fois ravi, dans la personne de notre infortuné Victorin et de son innocent enfant, le présent et l'avenir de la Gaule… C'était pour assurer, pour affermir cet avenir, en engageant Victoria à proposer aux troupes son petit-fils comme futur héritier de Victorin, que j'étais, elle le sait, venu à Mayence… Mes espérances sont détruites… un deuil éternel les remplace…

Le gouverneur, s'étant un moment interrompu pour donner cours à ses larmes intarissables, poursuivit ainsi:

— Ma résolution est prise… Non-seulement je refuse le pouvoir que l'on m'offre, mais je renonce au gouvernement de Gascogne… Le peu de jours que les dieux m'accordent encore à vivre s 'écouleront désormais auprès de mon fils dans la retraite et la douleur. En d'autres temps j'aurais pu rendre quelques services au pays, mais tout est fini pour moi… J'emporterai dans ma solitude de moins cruels regrets en sachant l'avenir de mon pays entre des mains aussi dignes que les vôtres, capitaine Marion… en sachant enfin que Victoria, le divin génie de la Gaule, veillera toujours sur elle. Maintenant, Scanvoch, ajouta le gouverneur de Gascogne en se tournant vers moi, ai-je détruit vos soupçons? Me croyez- vous encore un ambitieux? Mon langage, mes actes, sont-ils ceux d'un perfide? d'un traître? Hélas! hélas! je ne pensais pas que les affreux malheurs de cette nuit me donneraient sitôt l'occasion de me justifier…

— Tétrik, dit Victoria en tendant la main à son parent, si j'avais pu douter de votre loyauté, je reconnaîtrais à cette heure combien mon erreur était grande…

— Je l'avoue, mes soupçons n'étaient pas fondés, ai-je ajouté à mon tour; car, après tout ce que je venais de voir et d'entendre, je fus convaincu, comme Victoria, de l'innocence de son parent…

Cependant, songeant toujours au mystère dont les événements de la nuit restaient enveloppés, je dis à Marion, qui, muet et pensif, semblait consterné des offres qu'on lui faisait:

— Capitaine, hier, dans la journée, je vous ai demandé un homme discret et sûr pour me servir d'escorte.