— Là, lui ai-je dit en pressant entre les miennes sa main déjà froide. Je suis là, prés de toi…

— Je ne te vois plus…

Et sa voix s'affaiblissait de moment en moment.

— Soulève-moi… appuie-moi le dos contre un arbre… le coeur me tourne… j'étouffe…

J'ai fait, non sans peine, ce que me demandait Marion, tant son corps d'Hercule était pesant; je suis parvenu à l'adosser à un arbre. Il a ainsi continué d'une voix de plus en plus défaillante:

— À mesure que la chagrine humeur de mon ami Eustache augmentait… je tâchais de lui être encore plus amical qu'autrefois… Je comprenais sa défiance… Déjà, lorsque j'étais capitaine, il ne pouvait s'accoutumer à me traiter en ancien camarade d'enclume… Général et chef de la Gaule, il me crut un potentat… Il se montrait donc de plus en plus hargneux et sombre… Moi, toujours certain de ne pas le désaimer, au contraire… je riais à coeur joie de ces hargneries… je riais… c'était à tort, il souffrait… Enfin, aujourd'hui, il m'a dit «Marion, il y a longtemps que nous ne nous sommes promenés ensemble… Viens-tu dans le bois hors de la ville?» J'avais à conférer avec Victoria; mais, dans la crainte de fâcher mon ami Eustache, j'écris à la mère des camps… afin de m'excuser… puis lui et moi nous partons bras dessus bras dessous pour la promenade… Cela me rappelait nos courses d'apprentis forgerons dans la forêt de Chartres… où nous allions dénicher des pies- grièches… J'étais tout content, et malgré ma barbe grise, et comme personne ne nous voyait, je m'évertuais à des singeries pour dérider Eustache: j'imitais, comme dans notre jeune temps, le cri des pies-grièches en soufflant dans une feuille d'arbre placée entre mes lèvres, et d'autres singeries encore… car… voilà qui est singulier, jamais je n'avais été plus gai qu'aujourd'hui… Eustache, au contraire, ne se déridait point… Nous étions à quelques pas d'ici, lui derrière moi… il m'appelle… je me retourne…et tu vas voir, Scanvoch, qu'il n'y a pas eu de sa part méchanceté, mais folie… pure folie… Au moment où je me retourne, il se jette sur moi l'épée à la main, me la plonge dans le côté en me disant: «La reconnais-tu cette épée, toi qui l'as forgée?» Très-surpris, je l'avoue, je tombe sur le coup… en disant à mon ami Eustache: «À qui en as-tu?… Au moins on s'explique… T'ai-je chagriné sans le vouloir?» Mais je parlais aux arbres… le pauvre fou avait disparu… laissant son épée près de moi, autre signe de folie… puisque cette arme, remarque ceci… Scanvoch, puisque… cette arme portait sur la lame: «Cette épée a été forgée par Marion… pour… son cher ami… Eustache

Telles ont été les dernières paroles intelligibles de ce bon et brave soldat. Quelques instants après, il expirait en prononçant des mots incohérents, parmi lesquels revenaient souvent ceux-ci: — Eustache… fuite… sauve-le

Lorsque Marion eut rendu le dernier soupir, j'ai, en hâte, regagné Mayence pour tout raconter à Victoria, sans lui cacher que je soupçonnais de nouveau Tétrik de n'être pas étranger à cette trame, qui, ayant déjà enveloppé Victorin, son fils et Marion, laissait vacant le gouvernement de la Gaule. Ma soeur de lait, quoique désolée de la mort de Marion, combattit mes défiances au sujet de Tétrik; elle me rappela que moi-même, plus de trois mois avant ce meurtre, frappé de l'expression de haine et d'envie qui se trahissait sur la physionomie et dans les paroles de l'ancien compagnon de forge du capitaine, je lui avais dit à elle, Victoria, devant Tétrik, «que Marion devait être bien aveuglé par l'affection pour ne pas reconnaître que son ami était dévoré d'une implacable jalousie.» En un mot, Victoria partageait cette croyance du bon Marion: que le crime dont il venait d'être victime n'avait d'autre cause que la haineuse envie d'Eustache, poussée jusqu'au délire par la récente élévation de son ami; puis enfin, singulier hasard, ma soeur de lait recevait ce jour-là même de Tétrik, alors en route pour l'Italie, une lettre dans laquelle il lui apprenait que, sa santé dépérissant de plus en plus, les médecins n'avaient vu pour lui qu'une chance de salut: un voyage dans un pays méridional; il se rendait donc à Rome avec son fils.

Ces faits, la conduite de Tétrik depuis la mort de Victorin, ses lettres touchantes et les raisons irréfutables, je l'avoue, que me donnait Victoria, détruisirent encore une fois ma défiance à l'égard de l'ancien gouverneur de Gascogne je me persuadai aussi, chose d'ailleurs rigoureusement croyable d'après les antécédents d'Eustache, que l'horrible meurtre dont il s'était rendu coupable n'avait eu d'autre motif qu'une jalousie féroce, exaltée jusqu'à la folie furieuse par la récente et haute fortune de son ami.

J'ai tenu la promesse faite au bon et brave Marion à sa dernière heure. Sa mort a été attribuée à un meurtrier inconnu, mais non pas à Eustache. J'avais rapporté son épée à Victoria; aucun soupçon ne plana donc sur ce scélérat, qui ne reparut jamais ni à Mayence ni au camp. Les restes de Marion, pleuré par l'armée entière, reçurent les pompeux honneurs militaires dus au général et au chef de la Gaule.