— Ce sont des mots, reprit Tétrik avec un calme glacial; mais les preuves où sont-elles?…

— Les preuves, s'écria Victoria, elles sont dans tes propositions sacrilèges… Écoute, Tétrik, voici la vérité: tu as conçu le projet d'être empereur héréditaire de la Gaule longtemps avant la mort de Victorin; ta proposition de faire acclamer mon petit-fils comme héritier du pouvoir de son père était à la fois un leurre destiné à me tromper sur tes desseins et un premier pas dans la voie que tu poursuivais…

— Victoria, la passion vous égare. Quel maladroit ambitieux j'aurais été, moi, voulant arriver un jour à l'empire héréditaire… vous conseiller de faire décerner ce pouvoir à votre race…

— Le principe était accepté par l'armée: l'hérédité du pouvoir reconnue pour l'avenir; tu te débarrassais ensuite de mon fils et de mon petit-fils, ce que tu as fait…

— Moi…

— Tout maintenant se dévoile à mes yeux… Cette bohémienne maudite a été ton instrument; elle est venue à Mayence pour séduire mon fils, pour le pousser, par ses refus, à l'acte infâme aux prix duquel cette créature mettait ses faveurs… Ce crime commis, mon fils devait être tué par Scanvoch, rappelé à Mayence cette nuit-là même, ou massacré par l'armée, prévenue et soulevée à temps par tes émissaires…

— Des preuves, Victoria! des preuves!…

— Je n'en ai pas… mais cela est! Dans la même nuit, tu as fait tuer mon petit-fils entre mes bras: ma race a été éteinte… ton premier pas vers l'empire était marqué dans le sang. Tu as ensuite refusé le pouvoir et proposé l'élévation de Marion… Oh! je l'avoue, à ce prodige d'astuce infernale, mes soupçons, un moment éveillés, se sont évanouis… Deux mois après son acclamation comme chef de la Gaule… Marion tombait sous le fer d'un meurtrier, ton instrument.

— Des preuves…, reprit Tétrik impassible, des preuves!…

— Je n'en ai pas, mais cela est… Tu restais seul: Victorin, son fils, Marion, tués… Alors, devenue, sans le savoir, ta complice, je t'ai adjuré de prendre le gouvernement du pays… Tu triomphais, mais à demi… tu gouvernais, mais, tu l'as dit, tu n'étais que mon premier sujet, à moi, la mère des camps… Oh! je le vois à cette heure, mon pouvoir te gêne! l'armée, la Gaule, t'ont accepté pour leur chef, présenté par moi; elles ne t'ont pas choisi… D'un mot je peux te briser comme je t'ai élevé… Aveuglé par l'ambition, tu as jugé mon coeur d'après le tien; tu m'as crue capable de vouloir changer mon influence sur l'armée contre la couronne d'impératrice, et d'introniser à ce prix toi et ta race… Tu as conclu avec le pape et les évêques un pacte ténébreux, dans l'espoir d'asservir un jour cet intelligent et fier peuple gaulois, qui, libre, choisit librement ses chefs, et reste fidèle à la religion de ses pères. Quoi! il a brisé depuis des siècles, par les mains sacrées de Ritha-Gaür, le joug des rois… et tu voudrais de nouveau lui imposer ce joug, en t'alliant avec la nouvelle Église?… Eh bien, moi, Victoria, la mère des camps, je te dis ceci à toi Tétrik, chef de la Gaule: Devant le peuple et l'armée, je t'accuse de vouloir asservir la Gaule! je t'accuse d'avoir renié la foi de tes pères! je t'accuse d'avoir contracté une secrète alliance avec les évêques! je t'accuse de vouloir usurper la couronne impériale pour toi et pour ta race… Oui, de ceci, moi, Victoria, je t'accuse, et je t'accuserai devant le peuple et l'armée, te déclarant traître, renégat, meurtrier, usurpateur… Je vais demander sur l'heure que tu sois jugé par le sénat, et puni de mort pour tes crimes si tu es reconnu coupable!…