Je voulus cependant remplir ce que je considérais comme un devoir sacré. À force d'interroger ma mémoire au sujet de l'entretien de Tétrik et de Victoria, je parvins à transcrire de nouveau cette conversation presque mot pour mot; je fis une copie de ce récit, et je la portai, la veille de mon départ, au général de l'armée, lui disant:
— Vous croyez ma raison égarée… conservez cet écrit… puisse l'avenir ne pas vous prouver la réalité de cette accusation, à vos yeux insensée!…
Le général garda le parchemin; mais il m'accueillit et me renvoya avec cette compatissante bonté que l'on accorde à ceux dont le cerveau est dérangé.
Je rentrai dans la maison de ma soeur de lait, où j'avais demeuré depuis sa mort… Je m'occupai, avec Sampso, des préparatifs de notre voyage… Pendant cette dernière nuit que je passai à Trèves, voici ce qui arriva:
Mora, la servante, était aussi restée dans la maison; la douleur de cette femme, après la mort de sa maîtresse, m'avait touché. La nuit dont je te parle, mon enfant, je m'occupais, t'ai-je dit, avec ta seconde mère, des préparatifs de notre voyage; nous avions besoin d'un coffre; j'allai en chercher un dans une salle basse, séparée par une cloison du réduit habité par Mora. Plus de la moitié de la nuit était écoulée; en entrant dans la salle basse, je remarquai, non sans étonnement, à travers les fentes de la cloison qui séparait la chambre de la servante, une vive clarté. Pensant que peut-être le feu avait pris au lit de cette femme pendant son sommeil, je m'empressai de regarder à travers l'écartement des planches; quelle fut ma surprise! je vis Mora se mirant dans un petit miroir d'argent, à la clarté des deux lampes dont la lumière venait d'attirer mon attention!… Mais ce n'était plus Mora la Moresque! ou du moins la couleur bronzée de ses traits avait disparu… je la revoyais pâle et brune, coiffée d'un riche bandeau d'or orné de pierreries, souriant à son image reproduite dans le miroir. Elle attachait à l'une de ses oreilles un long pendant de perles… elle portait enfin un corset de toile d'argent et un jupon écarlate.
Je reconnus Kidda la bohémienne.
Hélas! je ne l'avais vue qu'une fois… à la clarté de la lune; lors de cette nuit fatale où, rappelé en toute hâte à Mayence par un sinistre avertissement de mon mystérieux compagnon de voyage, j'avais tué dans ma maison Victorin et ma bien-aimée femme Ellèn!
À ma stupeur succéda la rage… un horrible soupçon traversa mon esprit; je fermai en dedans la porte de la salle basse; d'un violent coup d'épaule, car la fureur centuplait mes forces, j'enfonçai une des planches de la cloison, et je parus soudain aux yeux de la bohémienne épouvantée. D'une main, je la jetai à genoux; de l'autre, je saisis une des lourdes lampes de fer, et la devant au-dessus de la tête de cette femme, je m'écriai:
— Je te brise le crâne… si tu n'avoues pas tes crimes.
Kidda crut lire dans mon regard son arrêt de mort… elle devint livide et murmura: