Le départ de Tétrik était funeste… Cependant j'insistai si vivement auprès du général, je lui parlai avec tant de chaleur et de raison, qu'il consentit à me faire accompagner par un de ses officiers, chargé de recueillir les aveux de la bohémienne. Lui et moi, nous arrivâmes en hâte au logis… J'ouvris la porte de la salle basse, où j'avais laissé Kidda garrottée… Sans doute elle avait rongé l'écharpe avec ses dents et pris la fuite par une fenêtre encore ouverte et donnant sur le jardin… Dans mon trouble et ma précipitation, je n'avais pas songé à cette issue…

— Pauvre Scanvoch! me dit l'officier avec compassion, le chagrin te rend visionnaire… tu es complètement fou…

Et, sans vouloir m'écouter davantage, il me quitta.

La volonté des dieux s'accomplit… Je renonçai à l'espoir de dévoiler les forfaits de Tétrik… Le lendemain, je quittai avec toi et Sampso, ta seconde mère, mon enfant, la ville de Trèves pour la Bretagne.

Tu liras, hélas! non sans tristesse et crainte pour l'avenir, mon enfant, les quelques lignes qui terminent ce récit; tu y verras comment notre vieille Gaule, redevenue libre après trois siècles de luttes, redevenue grande et puissante sous l'influence de Victoria, devait être de nouveau, non plus soumise, mais du moins inféodée aux empereurs romains par l'infâme trahison de Tétrik!

Voyant ses projets de mariage et d'usurpation, sous les auspices des évêques, repoussés par la mère des camps, ce monstre l'avait fait empoisonner… Seule, elle aurait pu, par son abjuration et par son union avec lui, frayer à son ambition le chemin de l'empire héréditaire des Gaules… Victoria morte, il reconnut l'impuissance de ses projets; bientôt même il sentit que, n'étant plus soutenu par la sagesse et par la souveraine influence de cette femme auguste, il s'amoindrissait dans l'affection du peuple et de l'armée. Perdant chaque jour son ancien prestige, prévoyant sa prochaine déchéance, il songea dès lors à accomplir l'une des deux trahisons dont je l'avais toujours soupçonné. Il travailla, dans l'ombre, à replacer la Gaule, alors complètement indépendante, sous le pouvoir des empereurs de Rome. Longtemps à l'avance, et par mille moyens ténébreux, il sema des germes de discordes civiles dans le pays; en le divisant, il l'affaiblit; il sut réveiller les anciennes jalousies de province à province depuis longtemps apaisées; il suscita, par des préférences et des injustices calculées, d'ardentes rivalités entre les généraux et les différents corps de l'armée; puis, l'heure de la trahison sonnée, il écrivit secrètement à Aurélien, empereur romain:

«Le moment d'attaquer la Gaule est arrivé; vous aurez facilement raison d'un peuple affaibli par les divisions, et d'une armée dont les divers corps se jalousent… Je vous ferai connaître d'avance la disposition des troupes gauloises et de tus les mouvements qu'elles doivent faire, afin d'assurer votre triomphe.»

Les deux armées se rencontrèrent sur les bords de la Marne, dans la vaste plaine de Châlons. Au plus fort de l'action, Tétrik, selon sa promesse, se portant en avant avec le principal corps d'armée, se fit couper et envelopper par les Romains, tandis que les légions du Rhin combattaient avec leur valeur accoutumée; mais, prévenues dans leurs manoeuvres, écrasées par le nombre, elles furent anéanties… Tétrik et son fils se réfugièrent dans le camp ennemi. Notre armée détruite, notre pays divisé, ainsi qu'aux plus tristes jours de notre histoire, rendirent aux Romains la victoire facile… La Gaule, complètement libre depuis tant d'années, redevint une province romaine. L'empereur Aurélien, comme autrefois César, pour glorifier ce grand événement, fit une entrée solennelle au Capitole… Tous les captifs, ramenés par cet empereur de ses longues guerres d'Asie, défilèrent devant son char. Parmi eux, on vit la reine d'Orient, l'héroïque émule de Victoria… Zénobie, chargée de chaînes d'or rivées au carcan d'or qu'elle portait au cou. Après Zénobie venait Tétrik, le dernier chef de la Gaule avant qu'elle fût redevenue province romaine; lui et son fils marchaient libres, le front haut, malgré leur trahison infâme; ils portaient de longs manteaux de pourpre, une tunique et des braies de soie. Ils représentaient, dans ce cortège, la récente soumission des Gaulois à Aurélien, empereur.

Hélas! mon enfant, les récits de nos pères t'apprendront qu'autrefois, il y a trois siècles, un Gaulois marchait aussi devant le char triomphal de César… Ce Gaulois ne s'avançait pas splendidement vêtu, l'air audacieux et souriant à son vainqueur; non, ce captif chargé de chaînes, couvert de haillons, se soutenant à peine, sortait de son cachot; il y avait langui pendant quatre ans, après avoir défendu pied à pied la liberté de la Gaule contre les armes victorieuses du grand César… Ce captif, l'un des plus héroïques martyrs de la patrie, de notre indépendance, se nommait VERCINGÉTORIX, le chef des cent vallées

Après le triomphe de César, le vaillant défenseur de la Gaule eut la tête tranchée…