— Un mot encore, ami Scanvoch. As-tu vu, l'autre jour, entrer dans Mayence ces deux bohémiennes traînées dans leur chariot par des mules couvertes de grelots, et conduites par un négrillon?
— Je n'ai pas vu ces femmes, mais j'ai entendu parler d'elles.
Mais, encore une fois, à quoi bon tout ceci à propos de Victorin?
— Je t'ai rappelé le proverbe: On n'attribue les brebis perdues qu'aux possesseurs de troupeaux… parce que l'on aurait beau attribuer au capitaine Marion des habitudes d'ivrognerie et de violence envers les femmes, que, malgré sa simplesse, le soldat ne croirait pas un mot de ces mensonges, n'est-ce pas? De même que, si l'on attribuait quelque débauche à ces coureuses bohémiennes, le soldat croirait à ces bruits?
— Je te comprends, Douarnek, et comme toi je serai sincère… Oui, Victorin aime la gaieté du vin, en compagnie de quelques camarades de guerre… Oui, Victorin, resté veuf à vingt ans, après quelques mois de mariage, a parfois cédé aux entraînements de la jeunesse; sa mère a souvent regretté, ainsi que moi, qu'il ne fût pas d'une sévérité de moeurs, d'ailleurs assez rare à son âge… Mais, par le courroux des dieux! moi, qui n'ai pas quitté Victorin depuis son enfance, je nie que l'ivresse soit chez lui une habitude; je nie surtout qu'il ait jamais été assez lâche pour violenter une femme!…
— Ton bon coeur te fait défendre le fils de ta soeur de lait, Scanvoch, quoique tu le saches coupable, à moins que tu nies ce que tu ignores…
— Qu'est-ce que j'ignore?
— Une aventure que chacun sait dans le camp.
— Quelle aventure? Dis-la…
— Il y a quelque temps, Victorin et plusieurs officiers de l'armée ont été boire et se divertir dans une des îles des bords du Rhin où se trouve une taverne… Le soir venu, Victorin, ivre comme d'habitude, a fait violence à l'hôtesse; celle-ci, dans son désespoir, s'est jetée dans le fleuve… où elle s'est noyée…
— Un soldat qui se conduirait ainsi sous un chef sévère, dit un des rameurs, porterait sa tête sur le billot…