— Bon pour le père et la mère, comme pour les enfants, ajouta
Blanche.
— Aimer les uns, c'est aimer les autres, répondit le soldat. Voilà donc le général à l'île d'Elbe avec l'Empereur; moi, à Varsovie, caché dans les environs de la maison de votre mère, je recevais les lettres et les lui portais en cachette… Dans une de ces lettres, je vous le dis fièrement, mes enfants, le général m'apprenait que l'Empereur s'était souvenu de moi.
— De toi?… il te connaissait?
— Un peu, je m'en flatte. «Ah! Dagobert! a-t-il dit à votre père qui lui parlait de moi, un grenadier à cheval de ma vieille garde… soldat d'Égypte et d'Italie, criblé de blessures, un vieux _pince-sans-rire… _que j'ai décoré de ma main à Wagram!… je ne l'ai pas oublié.» Dame! mes enfants, quand votre mère m'a lu cela, j'en ai pleuré comme une bête…
— L'Empereur!… quel beau visage d'or il avait sur ta croix d'argent à ruban rouge que tu nous montrais quand nous étions sages!
— C'est qu'aussi cette croix-là, donnée par lui, c'est ma relique, à moi, et elle est là dans mon sac avec ce que j'ai de plus précieux, notre boursicaut et nos papiers… Mais pour en revenir à votre mère: de lui porter les lettres du général, d'en parler avec elle, ça la consolait, car elle souffrait; oh! oui, et beaucoup; ses parents avaient beau la tourmenter, s'acharner après elle, elle répondait toujours: «Je n'épouserai jamais que le général Simon.» Fière femme, allez… Résignée, mais courageuse, il fallait voir! Un jour elle reçoit une lettre du général; il avait quitté l'île d'Elbe avec l'Empereur: voilà la guerre qui recommence, guerre courte, mais guerre héroïque comme toujours, guerre sublime par le dévouement des soldats. Votre père se bat comme un lion, et son corps d'armée fait comme lui; ce n'était plus de la bravoure… c'était de la rage.
Et les joues du soldat s'enflammaient… Il ressentait en ce moment les émotions héroïques de sa jeunesse! il revenait, par la pensée, au sublime élan des guerres de la République, aux triomphes de l'Empire, aux premiers et aux derniers jours de sa vie militaire. Les orphelines, filles d'un soldat et d'une mère courageuse, se sentaient émues à ses paroles énergiques, au lieu d'être effrayées de leur rudesse; leur coeur battait plus fort, leurs joues s'animaient aussi.
— Quel bonheur pour nous d'être filles d'un père si brave!… s'écria Blanche.
— Quel bonheur… et quel honneur! mes enfants, car, le soir du combat de Ligny, l'Empereur, à la joie de toute l'armée, nomma votre père, sur le champ de bataille, _duc de Ligny _et maréchal de l'Empire.
_— _Maréchal de l'Empire! dit Rose étonnée, sans trop comprendre la valeur de ces mots.