— C'est ce que j'ai dit au général. Il m'a répondu que jamais il n'avait pu s'expliquer cet événement, aussi incroyable que réel… Il fallait d'ailleurs que votre père eût été bien vivement frappé de la figure de cet homme, qui paraissait, disait-il, âgé d'environ trente ans, car il avait remarqué que ses sourcils, très noirs et joints entre eux, n'en faisaient guère pour ainsi dire qu'un seul d'une tempe à l'autre, de sorte qu'il paraissait avoir le front rayé d'une marque noire… Retenez bien ceci, mes enfants, vous saurez tout à l'heure pourquoi.

— Oui, Dagobert, nous ne l'oublions pas… dirent les orphelines de plus en plus étonnées.

— Comme c'est étrange, cet homme au front rayé de noir!

— Écoutez encore… Le général avait été, je vous ai dit, laissé pour mort à Waterloo. Pendant la nuit qu'il a passée sur le champ de bataille dans une espèce de délire causé par la fièvre de ses blessures, il lui a paru voir, à la clarté de la lune, ce même homme penché sur lui, le regardant avec une grande douceur et une grande tristesse, étanchant le sang de ses plaies en tâchant de le ranimer… Mais comme votre père, qui avait à peine la tête à lui, repoussait ses soins, disant qu'après une telle défaite il n'avait plus qu'à mourir… il lui a semblé entendre cet homme lui dire: «Il faut vivre pour Éva!…» C'était le nom de votre mère, que le général avait laissée à Varsovie pour aller rejoindre l'Empereur.

— Comme cela est singulier, Dagobert!… Et depuis, notre père a- t-il revu cet homme?

— Il l'a revu… puisque c'est lui qui a apporté des nouvelles du général à votre mère.

— Et quand donc cela?… nous ne l'avons jamais su.

— Vous vous rappelez que le matin de la mort de votre mère vous étiez allées avec la vieille Fédora dans la forêt de pins?

— Oui, répondit Rose tristement, pour y chercher de la bruyère, que notre pauvre mère aimait tant.

— Pauvre mère! Elle se portait si bien, que nous ne pouvions pas, hélas! nous douter du malheur qui nous devait arriver le soir, reprit Blanche.