— Mais ils reconnaissent la vérité, et ce n'est pas eux que l'on met dedans, tout Prophète que l'on soit!
Par ce pitoyable jeu de mots, le premier, le seul que Dagobert eût jamais commis, l'on juge de la gravité de la situation et des efforts, des tentatives de toute sorte que faisait le malheureux pour capter la bienveillance de son juge. Le bourgmestre ne comprit pas tout d'abord la plaisanterie; il ne fut mis sur la voie que par l'air satisfait de Dagobert et par son coup d'oeil interrogatif, qui semblait dire:
— Hein! c'est charmant, j'en suis étonné moi-même. Le magistrat se prit donc à sourire d'un air paterne, en hochant la tête; puis il répondit, en aggravant encore le jeu de mots:
— Eh… eh… eh! vous avez raison, le Prophète aura mal prophétisé… Vous ne lui payerez aucune indemnité; je regarde les torts comme égaux, et les dommages comme compensés… Il a été blessé, votre cheval a été tué, partant vous êtes quittes.
— Et alors, combien croyez-vous qu'il me redoive? demanda le soldat avec une étrange naïveté…
— Comment?
— Oui, monsieur le bourgmestre… quelle somme est-ce qu'il me payera?
— Quelle somme?
— Oui; mais avant de la fixer, je dois vous avertir d'une chose, monsieur le bourgmestre: je crois être dans mon droit en n'employant pas tout l'argent à l'acquisition d'un cheval… Je suis sûr qu'aux environs de Leipzig je trouverai une bête à bon marché chez les paysans… Je vous avouerai même, entre nous, qu'à la rigueur, si je trouvais un bon petit âne… je n'y mettrais pas d'amour-propre… J'aimerais mieux cela; car, voyez-vous, après ce pauvre Jovial, la compagnie d'un autre cheval me serait pénible… Aussi je dois vous…
— Ah çà! s'écria le bourgmestre en interrompant Dagobert, de quelle somme, de quel âne et de quel autre cheval venez-vous me parler?… Je vous dis que vous ne deviez rien au Prophète et qu'il ne vous doit rien.