— Je ne suis qu'un pauvre diable… monsieur le bourgmestre…
Vous avez si bon coeur, ne soyez pas impitoyable!…

— Ah! tu m'arraches mon bonnet!

— Mais vous, ajouta le soldat en se tournant vers Morok, vous qui êtes cause de tout… ayez pitié de moi… ne montrez pas de rancune… Vous qui êtes un saint homme, dites au moins un mot en ma faveur à monsieur le bourgmestre.

— Je lui ai dit… ce que je devais lui dire… répondit ironiquement Morok.

— Ah! ah! te voilà bien penaud à cette heure, vieux vagabond… Tu croyais m'abuser par tes jérémiades, reprit le bourgmestre en s'avançant vers Dagobert; Dieu merci! je ne suis plus ta dupe… Tu verras qu'il y a à Leipzig de bons cachots pour les agitateurs français et pour les coureuses d'aventures, car tes donzelles ne valent pas mieux que toi… Allons, ajouta-t-il d'un ton important, en gonflant ses joues, allons, descends devant moi… Quant à toi, Morok, tu vas…

Le bourgmestre ne put achever. Depuis quelques minutes, Dagobert ne cherchait qu'à gagner du temps; il étudiait du coin de l'oeil une porte entr'ouverte faisant face, sur le palier, à la chambre occupée par les orphelines; trouvant le moment favorable, il s'élança, rapide comme la foudre, sur le bourgmestre, le prit à la gorge et le jeta si rudement contre la porte entrebâillée, que le magistrat, stupéfait de cette brusque attaque, ne pouvant dire une parole ni pousser un cri, alla rouler au fond de la chambre complètement obscure. Puis, se retournant vers Morok, qui, le bras en écharpe, et voyant l'escalier libre, s'y précipitait, le soldat le rattrapa par sa longue chevelure flottante, l'attira à lui, l'enlaça dans ses bras de fer, lui mit la main sur la bouche pour étouffer ses cris, et, malgré sa résistance désespérée, le poussa, le traîna dans la chambre au fond de laquelle le bourgmestre gisait déjà confus et étourdi.

Après avoir fermé la porte à double tour, et mis la clef dans sa poche, Dagobert, en deux bonds, descendit l'escalier qui aboutissait à un couloir donnant sur la cour. La porte de l'auberge était fermée; impossible de sortir de ce côté. La pluie tombait à torrents; il vit, à travers les carreaux d'une salle basse, éclairés par la lueur du feu, l'hôte et ses gens attendant la décision du bourgmestre. Verrouiller la porte du couloir, et intercepter ainsi toute communication avec la cour, ce fut pour le soldat l'affaire d'une seconde, et il remonta rapidement rejoindre les orphelines.

Morok, revenu à lui, appelait à l'aide de toutes ses forces; mais lors même que ses cris auraient pu être entendus malgré la distance, le bruit du vent et de la pluie les eût étouffés. Dagobert avait donc environ une heure à lui, car il fallait assez de temps pour que l'on s'étonnât de la longueur de son entretien avec le magistrat; et une fois les soupçons ou les craintes éveillés, il fallait encore briser les deux portes, celle qui fermait le couloir de l'escalier et celle de la chambre où étaient renfermés le bourgmestre et le Prophète.

— Mes enfants, il s'agit de prouver que vous avez du sang de soldat dans les veines, dit Dagobert en entrant brusquement chez les jeunes filles, épouvantées du bruit qu'elles entendaient depuis quelques moments.

— Mon Dieu! Dagobert, qu'arrive-t-il? s'écria Blanche.