Environ une heure s'était passée depuis que Mme Grivois avait vu ou avait cru voir Mlle Adrienne de Cardoville rentrer le matin dans le pavillon de l'hôtel Saint-Dizier.

Pour faire, non pas excuser, mais comprendre l'excentricité des tableaux suivants, il faut mettre en lumière quelques côtés saillants du caractère original de Mlle de Cardoville. Cette originalité consistait en une excessive indépendance d'esprit, jointe à une horreur naturelle de ce qui était laid et repoussant, et à un besoin insurmontable de s'entourer de tout ce qui est beau et attrayant. Le peintre le plus amoureux du coloris, le statuaire le plus épris de la forme n'éprouvait pas plus qu'Adrienne le noble enthousiasme que la vue de la beauté parfaite inspire toujours aux natures d'élite. Et ce n'était pas seulement le plaisir des yeux que cette fille aimait à satisfaire; les modulations harmonieuses du chant, la mélodie des instruments, la cadence de la poésie, lui causaient des plaisirs infinis, tandis qu'une voix aigre, un bruit discordant, lui faisaient éprouver la même impression pénible, presque douloureuse, qu'elle ressentait involontairement à la vue d'un objet hideux. Aimant aussi passionnément les fleurs, les senteurs suaves, elle jouissait des parfums comme elle jouissait de la musique, comme elle jouissait de la beauté plastique… Faut-il enfin avouer cette énormité? Adrienne était friande et appréciait mieux que personne la pulpe fraîche d'un beau fruit, la saveur délicate d'un faisan doré cuit à point ou le bouquet odorant d'un vin généreux. Mais Adrienne jouissait de tout avec une réserve exquise; elle mettait sa religion à cultiver, à raffiner les sens que Dieu lui avait donnés; elle eût regardé comme une noire ingratitude d'émousser ces dons divins par des excès, ou de les avilir par des choix indignes dont elle se trouvait d'ailleurs préservée par l'excessive et impérieuse délicatesse de son goût.

Le BEAU et le LAID remplaçaient pour elle le BIEN et le MAL.

Son culte pour la grâce, pour l'élégance, pour la beauté physique, l'avait conduite au culte de la beauté morale: car, si l'expression d'une passion méchante et basse enlaidit les plus beaux visages, les plus laids sont ennoblis par l'expression des sentiments généreux. En un mot, Adrienne était la personnification la plus complète, la plus idéale de la SENSUALITÉ… non de cette sensualité vulgaire, ignare, inintelligente, _malapprise, _toujours faussée, corrompue par l'habitude ou par la nécessité de jouissances grossières et sans recherche, mais de cette sensualité exquise qui est aux sens ce que l'atticisme est à l'esprit.

L'indépendance du caractère de cette fille était extrême. Certaines sujétions humiliantes, imposées à la femme par sa position sociale, la révoltaient surtout; elle avait résolu hardiment de s'y soustraire. Du reste, il n'y avait rien de viril chez Adrienne; c'était la femme la plus _femme _qu'on puisse s'imaginer: femme par sa grâce, par ses caprices, par son charme, par son éblouissante et _féminine _beauté; femme par sa timidité comme par son audace, femme par sa haine du brutal despotisme de l'homme comme par le besoin de se dévouer follement, aveuglément, pour celui qui pouvait mériter ce dévouement; femme aussi par son esprit piquant, un peu paradoxal; femme supérieure enfin par son dédain juste et railleur pour certains hommes très haut placés ou adulés qu'elle avait parfois rencontrés dans le salon de sa tante, la princesse de Saint-Dizier, lorsqu'elle habitait avec elle.

Ces indispensables explications données, nous ferons assister le lecteur au lever d'Adrienne de Cardoville, qui sortait du bain. Il faudrait posséder le coloris éclatant de l'école vénitienne pour rendre cette scène charmante, qui semblait plutôt se placer au XVIe siècle, dans quelque palais de Florence ou de Bologne, qu'à Paris, au fond du faubourg Saint-Germain, dans le mois de février 1832.

La chambre de toilette d'Adrienne était une sorte de petit temple qu'on aurait dit élevé au culte de la beauté… par reconnaissance envers Dieu qui prodigue tant de charmes à la femme, non pour qu'elle les néglige, non pour qu'elle les couvre de cendres, non pour qu'elle les meurtrisse par le contact d'un sordide et rude cilice, mais pour que dans sa fervente gratitude elle les entoure de tout le prestige de la grâce, de toute la splendeur de la parure, afin de glorifier l'oeuvre divine aux yeux de tous. Le jour arrivait dans cette pièce demi-circulaire par une de ces doubles-fenêtres formant serre chaude, si heureusement importées d'Allemagne. Les murailles du pavillon, construites en pierres de taille fort épaisses, rendaient très profonde la baie de la croisée, qui se fermait dehors par un châssis fait d'une seule vitre, et au dedans par une grande glace dépolie; dans l'intervalle de trois pieds environ laissé entre ces deux clôtures transparentes, on avait placé une caisse, remplie de terre de bruyère, où étaient plantées des lianes grimpantes qui, dirigées autour de la glace dépolie, formaient une épaisse guirlande de feuilles et de fleurs. Une tenture de damas grenat, nuancée d'arabesques d'un ton plus clair, couvrait les murs; un épais tapis de pareille couleur s'étendait sur le plancher. Ce fond sombre, pour ainsi dire neutre, faisait merveilleusement valoir toutes les nuances des ajustements.

Au-dessous de la fenêtre, exposée au midi, se trouvait la toilette d'Adrienne, véritable chef-d'oeuvre d'orfèvrerie. Sur une large tablette de lapis-lazuli on voyait des boîtes de vermeil au couvercle précieusement émaillé, des flacons en cristal de roche, et d'autres ustensiles de toilette, en nacre, en écaille et ivoire, incrustés d'ornements en or d'un goût merveilleux; deux grandes figures modelées avec une pureté antique supportaient un miroir ovale à pivot, qui avait pour bordure, au lieu d'un cadre curieusement fouillé et ciselé, une fraîche guirlande de fleurs naturelles chaque jour renouvelées comme un bouquet de bal. Deux énormes vases du Japon, bleu, pourpre et or, de trois pieds de diamètre, placés sur le tapis de chaque côté de la toilette, et remplis de camélias, d'ibiscus et de gardénias en pleine floraison, formaient une sorte de buisson diapré des plus vives couleurs. Au fond d'une autre masse de fleurs, une réduction en marbre blanc du groupe enchanteur de Daphnis et Chloé, le plus vaste idéal de la grâce pudique et de la beauté juvénile… Deux lampes d'or, à parfums, brûlaient sur le socle de malachite qui supportait ces deux charmantes figures. Un grand coffre d'argent niellé, rehaussé de figurines de vermeil et de pierreries de couleur, supporté sur quatre pieds de bronze doré, servait de nécessaire de toilette; deux glaces psyché, décorées de girandoles; quelques excellentes copies de Raphaël et du Titien, peintes par Adrienne, et représentant des portraits d'homme ou de femme d'une beauté parfaite; plusieurs consoles de jaspe oriental supportant des aiguières d'argent et de vermeil, couvertes d'ornements repoussés, et remplies d'eaux de senteur; un moelleux divan, quelques sièges et une table de bois doré, complétaient l'ameublement de cette chambre imprégnée des parfums les plus suaves.

Adrienne, que l'on venait de retirer du bain, était assise devant sa toilette; ses trois femmes l'entouraient.

Par un caprice, ou plutôt par une conséquence logique de son esprit amoureux de la beauté, de l'harmonie de toutes choses, Adrienne avait voulu que les jeunes filles qui la servaient fussent fort jolies, et habillées avec une coquetterie, avec une originalité charmante. On a déjà vu Georgette, blonde piquante, dans son costume agaçant de soubrette de Marivaux; ses deux compagnes ne lui cédaient en rien pour la gentillesse et pour la grâce. L'une nommée Florine, grande et svelte fille, à la tournure de Diane chasseresse, était pâle et brune; ses épais cheveux noirs se tordaient en tresses derrière sa tête et s'y attachaient par une longue épingle d'or. Elle avait, comme les autres jeunes filles, les bras nus pour la facilité de son service, et portait une robe de ce _vert gai _si familier aux peintres vénitiens; sa jupe était très ample, et son corsage étroit s'échancrait carrément sur les plis d'une gorgerette de batiste blanche plissée à petits plis, et fermée par cinq boutons d'or. La troisième des femmes d'Adrienne avait une figure si fraîche, si ingénue, une taille si mignonne, si accomplie, que sa maîtresse la nommait _Hébé; _sa robe d'un rose pâle et faite à la grecque découvrait son cou charmant et ses jolis bras jusqu'à l'épaule. La physionomie de ces jeunes filles était riante, heureuse; on ne lisait pas sur leurs traits cette expression d'aigreur sournoise, d'obéissance envieuse, de familiarité choquante, ou de basse déférence, résultats ordinaires de la servitude. Dans les soins empressés qu'elles donnaient à Adrienne, il semblait y avoir autant d'affection que de respect et d'attrait; elles paraissaient prendre un plaisir extrême à rendre leur maîtresse charmante. On eût dit que l'embellir et la parer était pour elles une _oeuvre d'art, _remplie d'agrément, dont elles s'occupaient avec joie, amour et orgueil.