— Ah! M. Rodin, dit Mlle de Cardoville en s'interrompant de nouveau, le secrétaire de l'abbé d'Aigrigny… je ne m'étonne plus s'il s'agit d'une perfidie ou de quelque ténébreuse intrigue. Voyons.

«M. Rodin est venu de Paris pour nous annoncer que la terre était vendue, et qu'il était certain de nous conserver notre place si nous l'aidions à donner pour confesseur à la nouvelle propriétaire un prêtre décrié, et si, pour mieux arriver à ce but, nous consentions à calomnier un autre desservant, excellent homme, très respecté, très aimé dans le pays. Ce n'est pas tout: je devrais secrètement écrire à M. Rodin, deux fois par semaine, tout ce qui se passerait dans le château. Je dois vous avouer, mademoiselle, que ces honteuses propositions ont été, autant que possible, déguisées, dissimulées sous des prétextes assez spécieux; mais, malgré la forme plus ou moins adroite, le fond de la chose est tel que j'ai eu l'honneur de vous le dire, mademoiselle.»

— Corruption… calomnie et délation! se dit Adrienne avec dégoût. Je ne puis songer à ces gens-là sans qu'involontairement s'éveillent en moi des idées de ténèbres, de venin et de vilains reptiles noirs… ce qui est en vérité d'un très hideux aspect. Aussi j'aime mieux songer aux calmes et douces figures de ce pauvre Dupont et de sa femme. Adrienne continua:

«Vous pensez bien, mademoiselle, que nous n'avons pas hésité; nous quitterons Cardoville, où nous sommes depuis vingt ans, mais nous le quitterons en honnêtes gens… Maintenant, mademoiselle, si parmi vos brillantes connaissances vous pouviez, vous qui êtes si bonne, nous trouver une place, en nous recommandant, peut-être, grâce à vous, mademoiselle, sortirions-nous d'un bien cruel embarras…»

— Certainement ce ne sera pas en vain qu'ils se seront adressés à moi… Arracher de braves gens aux griffes de M. Rodin, c'est un devoir et un plaisir; car c'est à la fois chose juste et dangereuse… et j'aime tant braver ce qui est puissant et qui opprime! Adrienne reprit:

«Après vous avoir parlé de nous, mademoiselle, permettez-nous d'implorer votre protection pour d'autres, car il serait mal de ne songer qu'à soi: deux bâtiments ont fait naufrage sur nos côtes il y a trois jours; quelques passagers ont seulement pu être sauvés et conduits ici, où moi et ma femme leur avons donné tous les soins nécessaires; plusieurs de ces passagers sont partis pour Paris, mais il en est resté un.

Jusqu'à présent ses blessures l'ont empêché de quitter le château, et l'y retiendront encore quelques jours… C'est un jeune prince indien de vingt ans environ, et qui paraît aussi bon qu'il est beau, ce qui n'est pas peu dire, quoiqu'il ait le teint cuivré comme les gens de son pays, dit-on.»

— Un prince indien! de vingt ans! jeune, bon et beau! s'écria gaiement Adrienne, c'est charmant, et surtout très peu vulgaire; ce prince naufragé a déjà toute ma sympathie… Mais que puis-je pour cet Adonis des bords du Gange qui vient d'échouer sur les côtes de Picardie?

Les trois femmes d'Adrienne la regardèrent sans trop d'étonnement, habituées qu'elles étaient aux singularités de son caractère. Georgette et Hébé se prirent même à sourire discrètement; Florine, la grande belle fille brune et pâle, Florine sourit ainsi que ses jolies compagnes, mais un peu plus tard et pour ainsi dire par réflexion comme si elle eût été d'abord et surtout occupée d'écouter et de retenir les moindres paroles de sa maîtresse, qui, fort intéressée à l'endroit de l'Adonis des bords du Gange, comme elle le disait, continua la lettre du régisseur.

«Un des compatriotes du prince indien, qui a voulu rester auprès de lui pour le soigner, m'a laissé entendre que le jeune prince avait perdu dans le naufrage tout ce qu'il possédait… et qu'il ne savait comment faire pour trouver le moyen d'arriver à Paris, où sa prompte présence était indispensable pour de grands intérêts… Ce n'est pas du prince que je tiens ces détails, il paraît trop digne, trop fier pour se plaindre; mais son compatriote, plus communicatif, m'a fait ces confidences en ajoutant que son compatriote avait éprouvé déjà de grands malheurs, et que son père, roi d'un pays de l'Inde, avait été dernièrement tué et dépossédé par les Anglais…»