Ce n'était pas tout: à côté du châtiment se trouvait la récompense. Les gens qui observent remarquaient que les favoris de la coterie religieuse de Mme de Saint-Dizier arrivaient à de hautes positions avec une rapidité singulière. Les jeunes gens _vertueux, _et puis religieusement assidus aux prônes, étaient mariés à de riches orphelines du _Sacré-Coeur, _que l'on tenait en réserve; pauvres jeunes filles qui, apprenant trop tard ce que c'est qu'un mari dévot, choisi et imposé par des dévotes, expiaient souvent par des larmes bien amères la trompeuse faveur d'être ainsi admises parmi ce monde hypocrite et faux où elles se trouvaient étrangères, sans appui, et qui les écrasait si elles osaient se plaindre de l'union à laquelle on les avait condamnées. Dans le salon de Mme de Saint-Dizier se faisaient des préfets, des colonels, des receveurs généraux, des députés, des académiciens, des évêques, des pairs de France, auxquels on ne demandait, en retour du tout-puissant appui qu'on leur donnait, que d'affecter des dehors pieux, de communier quelquefois en public, de jurer une guerre acharnée à tout ce qui était impie ou révolutionnaire, et surtout de correspondre confidentiellement, sur _différents sujets de son choix, _avec l'abbé d'Aigrigny; distraction fort agréable d'ailleurs, car l'abbé était l'homme du monde le plus aimable, le plus spirituel, et surtout le plus accommodant.

Voici à ce propos un fait _historique _qui a manqué à l'ironie amère et vengeresse de Molière ou de Pascal. C'était pendant la dernière année de la Restauration; un des hauts dignitaires de la cour, homme indépendant et ferme, ne _pratiquait pas, _comme disent les bons pères, c'est-à-dire qu'il ne communiait pas. L'évidence où le mettait sa position pouvait rendre cette indifférence d'un fâcheux exemple; on lui dépêcha l'abbé-marquis d'Aigrigny; celui-ci, connaissant le caractère honorable et élevé du récalcitrant, sentit que, s'il pouvait l'amener à _pratiquer, _par quelque moyen que ce fût, _l'effet _serait des meilleurs; en homme d'esprit, et sachant à qui il s'adressait, l'abbé fit bon marché du dogme, du fait religieux en lui-même; il ne parla que des convenances, de l'exemple salutaire qu'une pareille résolution produirait sur le public.

— Monsieur l'abbé, dit l'autre, je respecte plus la religion que vous-même, car je regarderais comme une jonglerie infâme de communier sans conviction.

— Allons, allons, homme intraitable, _Alceste _renfrogné, dit le marquis-abbé en souriant finement, on mettra d'accord vos scrupules et le profit que vous aurez, croyez-moi, à m'écouter: _on vous ménagera _une COMMUNION BLANCHE, car, après tout, que demandons-nous? l'apparence.

Or, une _communion blanche _se pratique avec une hostie non consacrée.

L'abbé-marquis en fut pour ses offres rejetées avec indignation; mais l'homme de cour fut destitué. Et cela n'était pas un fait isolé. Malheur à ceux qui se trouvaient en opposition de principes et d'intérêts avec Mme de Saint-Dizier ou ses amis! Tôt ou tard, directement ou indirectement, ils se voyaient frappés d'une manière cruelle, presque toujours irréparable: ceux-ci dans leurs relations les plus chères, ceux-là dans leur crédit; d'autres dans leur honneur, d'autres enfin dans les fonctions officielles dont ils vivaient; et cela par l'action sourde, latente, continue, d'un dissolvant terrible et mystérieux qui minait invisiblement les réputations, les fortunes, les positions les plus solidement établies, jusqu'au moment où elles s'abîmaient à jamais au milieu de la surprise et de l'épouvante générales.

On concevra maintenant que, sous la Restauration, la princesse de Saint-Dizier fût devenue singulièrement influente et redoutable. Lors de la révolution de Juillet, elle s'était _ralliée; _et, chose bizarre! tout en conservant des relations de famille et de société avec quelques personnes très fidèles au culte de la monarchie déchue, on lui attribuait encore beaucoup d'action et de pouvoir. Disons enfin que le prince de Saint-Dizier étant décédé sans enfants, depuis plusieurs années, sa fortune personnelle, très considérable, était retournée à son beau-frère puîné, le père d'Adrienne de Cardoville; ce dernier étant mort depuis dix-huit mois, cette jeune fille se trouvait donc alors la dernière et seule représentante de cette branche de la famille des Rennepont.

La princesse de Saint-Dizier attendait sa nièce dans un assez grand salon tendu de damas vert sombre; les meubles, recouverts de pareille étoffe, étaient d'ébène sculpté, ainsi que la bibliothèque, remplie de livres pieux. Quelques tableaux de sainteté, un grand christ d'ivoire sur un fond de velours noir, achevaient de donner à cette pièce une apparence austère et lugubre. Mme de Saint-Dizier, assise devant un grand bureau, achevait de cacheter plusieurs lettres, car elle avait une correspondance fort étendue et fort variée. Alors âgée de quarante-cinq ans environ, elle était belle encore; les années avaient épaissi sa taille, qui, autrefois d'une élégance remarquable, se dessinait pourtant encore assez avantageusement sous sa robe noire montante. Son bonnet fort simple, orné de rubans gris, laissait voir ses cheveux blonds lissés en épais bandeaux. Au premier abord on restait frappé de son air à la fois digne et simple; on cherchait en vain, sur cette physionomie alors remplie de componction et de calme, la trace des agitations de la vie passée; à la voir si naturellement grave et réservée, l'on ne pouvait s'habituer à la croire l'héroïne de tant d'intrigues, de tant d'aventures galantes; bien plus, si par hasard elle entendait un propos quelque peu léger, la figure de cette femme, qui avait fini par se croire à peu près une mère de l'Église, exprimait aussitôt un étonnement candide et douloureux qui se changeait bientôt en un air de chasteté révoltée et de commisération dédaigneuse. Du reste, lorsqu'il le fallait, le sourire de la princesse était encore rempli de grâce et même d'une séduisante et irrésistible bonhomie; son grand oeil bleu savait, à l'occasion, devenir affectueux et caressant; mais si l'on osait froisser son orgueil, contrarier ses volontés ou nuire à ses intérêts, et qu'elle pût, sans se compromettre, laisser éclater ses ressentiments, alors sa figure, habituellement placide et sérieuse, trahissait une froide et implacable méchanceté.

À ce moment Mme Grivois entra dans le cabinet de la princesse, tenant à la main le _rapport _que Florine venait de lui remettre sur la matinée d'Adrienne de Cardoville. Mme Grivois était depuis longtemps au service de Mme de Saint-Dizier; elle savait tout ce qu'une femme de chambre intime peut et doit savoir de sa maîtresse lorsque celle-ci a été fort galante.

Était-ce volontairement que la princesse avait conservé ce témoin si bien instruit des nombreuses erreurs de sa jeunesse? c'est ce qu'on ignorait généralement. Ce qui demeurait évident, c'est que Mme Grivois jouissait auprès de la princesse de grands privilèges, et qu'elle était plutôt comme une femme de compagnie que comme une femme de chambre.