— Je suis du moins fort décidée à faire ce que d'autres par faiblesse n'oseraient malheureusement pas… Mais j'oserai… Ceci est net et précis, je pense.

— Très net… et très précis, dit la princesse en échangeant un signe d'intelligence et de satisfaction avec les autres acteurs de cette scène. Les positions, ainsi établies, simplifient beaucoup les choses… Je dois seulement vous avertir, dans votre intérêt, que ceci est très grave, plus grave que vous ne le pensez, et que vous n'aurez plus qu'un moyen de me disposer à l'indulgence, ce sera de substituer à l'arrogance et à l'ironie habituelles de votre langage la modestie et le respect qui conviennent à une jeune fille.

Adrienne sourit, mais ne répondit rien. Quelques secondes de silence et quelques regards, échangés de nouveau entre la princesse et ses trois amis, annoncèrent qu'à ces escarmouches plus ou moins brillantes allait succéder un combat sérieux. Mlle de Cardoville avait trop de pénétration, trop de sagacité, pour ne pas remarquer que la princesse de Saint-Dizier attachait une grave importance à cet entretien décisif; mais la jeune fille ne comprenait pas comment sa tante pouvait espérer de lui imposer sa volonté absolue; la menace de recourir à des moyens de coercition lui semblait avec raison une menace ridicule. Néanmoins, connaissant le caractère vindicatif de sa tante, la puissance ténébreuse dont elle disposait, les terribles vengeances qu'elle avait quelquefois exercées; réfléchissant enfin que des hommes dans la position du marquis et du médecin ne seraient pas venus assister à cet entretien sans de graves motifs, un moment la jeune fille réfléchit avant d'engager la lutte. Mais bientôt, par cela même qu'elle pressentait vaguement, il est vrai, un danger quelconque, loin de faiblir, elle prit à coeur de le braver et d'exagérer, si cela était possible, l'indépendance de ses idées, et de maintenir, en tout et pour tout, la détermination qu'elle allait de son côté notifier à la princesse de Saint-Dizier.

VIII. La révolte.

— Mademoiselle… dit la princesse à Adrienne de Cardoville d'un ton froid et sévère, je me dois à moi-même, je dois à ces messieurs de rappeler en peu de mots les événements qui se sont passés depuis quelque temps. Il y a six mois, à la fin du deuil de votre père, vous aviez alors dix-huit ans… vous m'avez demandé à jouir de votre fortune et à être émancipée… j'ai eu la malheureuse faiblesse d'y consentir… Vous avez voulu quitter le grand hôtel et vous établir dans le pavillon du jardin, loin de toute surveillance… Alors a commencé une suite de dépenses plus extravagantes les unes que les autres. Au lieu de vous contenter d'une ou deux femmes de chambre prises dans la classe où on les prend ordinairement, vous avez été choisir des femmes de compagnie que vous avez costumées d'une façon aussi bizarre que coûteuse; vous-même, dans la solitude de votre pavillon, il est vrai, vous avez revêtu tour à tour des vêtements des siècles passés… Vos folles fantaisies, vos caprices déraisonnables ont été sans bornes, sans frein; non seulement vous n'avez jamais rempli vos devoirs religieux, mais vous avez eu l'audace de profaner vos salons en y élevant je ne sais quelle espèce d'autel païen où l'on voit un groupe de marbre représentant un jeune homme et une jeune fille… (la princesse prononça ces mots comme s'ils lui eussent brûlé les lèvres) objet d'art, soit, mais objet d'art on ne peut plus malséant chez une personne de votre âge. Vous avez passé des jours entiers absolument renfermée chez vous, sans vouloir recevoir personne, et M. le docteur Baleinier, le seul de mes amis en qui vous ayez conservé quelque confiance, étant parvenu, à force d'instances, à pénétrer chez vous, vous a trouvée plusieurs fois dans un état d'exaltation si grande, qu'il en a conçu de graves inquiétudes sur votre santé… Vous avez toujours voulu sortir seule sans rendre compte de vos actions à personne; vous vous êtes plu sans cesse à mettre enfin votre volonté au-dessus de mon autorité… Tout ceci est-il vrai?

— Ce portrait du passé… est peu flatté, dit Adrienne en souriant, mais enfin il n'est pas absolument méconnaissable.

— Ainsi, mademoiselle, dit l'abbé d'Aigrigny en comptant et accentuant lentement la parole, vous convenez positivement que tous les faits que vient de rapporter madame votre tante sont d'une scrupuleuse vérité?

Et tous les regards s'attachèrent sur Adrienne comme si sa réponse devait avoir une extrême importance.

— Sans doute, monsieur, et j'ai l'habitude de vivre assez ouvertement pour que cette question soit inutile…

— Ces faits sont donc avoués, dit l'abbé d'Aigrigny se retournant vers le docteur et le baron.